A quoi ressemble le journalisme scientifique à l’heure du Covid19 ?

C’était la grande question posée par Mathieu Rouault, journaliste et fondateur de GrandLabo à trois journalistes scientifiques :

  • Florian Gouthière, journaliste pour Checknews, le service de factchecking du journal Libération et animateur très prolifique du blog Curiologie
  • Sylvestre Huet, indépendant et rédacteur du blog Sciences² hébergé par lemonde.fr
  • Cécile Thibert, journaliste du service Sciences et Médecine du journal Le Figaro

Un article confiné écrit par Jérémy Freixas

« Caractère inédit »

Quelques éléments de contexte sont nécessaires pour comprendre les difficultés posées par la crise actuelle.

Selon Sylvestre Huet, nous sommes en mauvaise posture pour faire face à la crise sanitaire. L’absence d’événement antérieur comparable qui pourrait faire office de référence nous laisse dans un haut degré d’ignorance. La question comment endiguer la propagation du virus ? parait sans réponse claire.

La lecture de l’avis du conseil scientifique émis le 12 mars illustre bien la situation : sans action, on prédit quelques centaines de milliers de morts [1]. Ce chiffre est obtenu à l’aide d’une modélisation mathématique alimentée par les données issues de l’épidémie en Chine. Cette démarche habituelle pour les scientifiques reste toutefois théorique et difficile à incarner.

C’est pourtant sur la base de cette simulation que le pouvoir politique doit choisir (ou non) d’imposer des mesures très fortes de restriction des libertés. Or ces mesures ne sont efficaces que si la population y adhère fortement [1].

En France (et probablement dans d’autres endroits dans le monde), la faible crédibilité du pouvoir politique pourrait déteindre sur les messages sanitaires et affaiblir leur légitimité.

Comment informer dans ces conditions ?

Cécile Thibert indique que la recette pour produire de l’information reste la même : la première chose à faire est de se construire un carnet d’adresse. Beaucoup de scientifiques travaillent sur le sujet, il est donc assez facile de trouver des sources par l’analyse de littérature et grâce aux listes de contacts fournies par les institutions. Twitter fourmille aussi de personnes qui peuvent contribuer à une analyse de la situation.

La confrontation des avis est nécessaire pour savoir si l’expert-e identifié-e parle en son nom propre ou est le reflet de l’état de l’art rajoute Florian Gouthière. Il propose l’utilisation des critères Daubert utilisés pour qualifier un expert durant une instruction judiciaire [2]. Les débats doivent être retranscrits pour refléter la diversité des recherches en cours, en prenant soin d’indiquer les incertitudes et de mettre en avant les lacunes dans les données.

Cette méthode doit permettre d’aboutir à des contenus adaptés à son audience. Cela nécessite de la comprendre, d’interagir avec et de concevoir chaque média comme inclus dans un maillage informationnel. Les sciences humaines peuvent aussi apporter des éléments pour anticiper la réception par le public. Cet aspect-là est primordial pour Sylvestre Huet qui insiste sur le fait que les journalistes ont une responsabilité sur la façon dont la population va suivre les consignes liées à la gestion de l’épidémie. Cela demande un certain discernement dans la hiérarchisation de l’information.

Le cas Raoult

Le sujet de l’hydroxychloroquine est rapidement venu dans la conversation. Mathieu Rouault demande comment ce sujet doit-il être traité : faut-il laisser ou non de la place à Didier Raoult au vu de sa capacité de conviction (qui ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique) ?

La réponse est claire : c’est un sujet qu’il faut absolument traiter, mettre en contexte.

Les politiques donnent pour l’instant le sentiment de prendre des décisions opaques voire contradictoires. La confiance érodée par les mouvements sociaux de ces derniers mois n’arrange pas les choses. En face, Didier Raoult propose un discours clair, direct et joue de son réseau auprès des médias. L’absence de tempo donné les institutions lui laisse bénéficier d’un transfert de légitimité.

Reporter la polémique entre l’homme et la communauté doit pouvoir faire gagner en esprit critique. Aujourd’hui, il incarne l’outsider car son message paraît non officiel. Mais il ne faut pas oublier que son discours repose sur des données très préliminaires. On redécouvre que les scientifiques sont femmes et hommes comme les autres. Elles et ils n’incarnent pas exclusivement un collectif, mais parfois leur propre projet.

Ce constat ne serait pas si grave si la situation actuelle ne suscitait pas déjà des comportements négatifs qui pourraient persister durant de prochains épisodes épidémiques : défiance en la démarche scientifique, ne pas chercher à comprendre les procédures de choix des médicaments, autres traitements mis à l’ombre  et blocages à la tenue d’études de qualité, certain.es patient.es refusant d’être traité.es autrement qu’avec de la chloroquine.

Le journalisme scientifique demain : que retenir du traitement de la crise ?

Pour Cécile Thibert, trop peu de place est laissée dans les médias de masse aux journalistes scientifiques. Leur emploi est de plus souvent précaire : ce qui les pousse à faire autre chose que du journalisme pour vivre. Cette crise montre qu’on a besoin de plus de journalistes scientifiques visibles.

Sylvestre Huet conclue en rappelant que nos sociétés sont dépendantes des technologies. Il rappelle aussi que de nombreuses perturbations des écosystèmes (climat, sols) sont liées à nos activités. Il y a un besoin urgent d’élever nos standards en termes d’éducation scientifique pour prendre les moins mauvaises décisions. Si nous ne sommes pas à la hauteur cette épidémie, cela risque ne préjuge rien de bon pour les autres défis de cette nature.

Enfin, Florian Gouthière déplore que mettre en lumière ce que l’on sait grâce à la science et les méthodologies permettant d’y arriver soit souvent considérés dans le milieu journaliste comme peu utile. Ces questions sont donc souvent laissées de côté dans les médias de masse. Certaines rédactions cherchent aujourd’hui des journalistes scientifiques : mais mettre les choses en place demande de temps (recrutement du monde, creuser les dossiers, trouver des moyens de vulgariser) là où certains discours fallacieux se propagent à toute vitesse.


Sources

[1] Avis du conseil scientifique Covid-19, 12 mars 2020, https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/dossiers-de-presse/article/covid-19-conseil-scientifique-covid-19

[2] Nussembaum et Karsenti, L’application des critères Daubert aux contentieux de concurrence en France, Concurrences 4, 2010 https://www.concurrences.com/IMG/pdf/_Pratiques_Nussen.pdf?9530/c592b9f995e067bb8c7aa74c6e74d5e06e2bface

Retrouvez l’enregistrement de cette discussion sur la chaine Youtube de GrandLabo

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