[Éclairage] Que savons-nous des médecines alternatives ? 2/6

Le premier essai clinique

Pour comprendre comment il est possible de déterminer si un traitement est probant ou non, il faut vous raconter une histoire. Celle d’un médecin écossais nommé James Lind, qui a révolutionné la médecine et probablement sauvé des centaines de vie. En 1739, alors âgé de 23 ans, il s’engage dans la marine britannique comme chirurgien. A cette époque, les batailles navales battaient leur plein, et les pauvres marins qui partaient pour plusieurs mois étaient mal nourris et souffraient de diverses maladies. A partir de deux mois de navigation, des symptômes étranges apparaissaient souvent chez les matelots : gencives rongées jusqu’à la racine, dents déchaussées, et dans les cas les plus graves, des hémorragies qui conduisaient jusqu’à la mort. Vous avez peut-être reconnu les symptômes ; il s’agit du scorbut. Imaginez l’angoisse de perdre ses dents sans raison apparente… Pour tout vous dire, le commandant George Anson, revenu victorieux d’un tour du monde en bateau après avoir capturé le galion espagnol Covadonga, a perdu seulement quatre de ses hommes en bataille contre un millier morts du scorbut. Des érudits du monde entier proposèrent des théories pour en expliquer la cause mais personne ne semblait capable d’arrêter le fléau.

C’est là que Lind entre en jeu. En 1746, à bord du HMS Salisbury, il s’attaqua au problème du scorbut qui sévissait toujours dans la Royal Navy. Lind n’était pas très convaincu par le remède préconisé à l’époque : les saignées. A juste titre car nous savons maintenant que les saignées, à part faire saigner… ça ne fait pas grand-chose. Il eut une autre idée : que se passerait-il s’il donnait différents traitements alimentaires à différents marins malades ? En observant qui recouvrerait la santé, il pourrait déterminer quels traitements sont efficaces et lesquels sont inutiles ! Lind identifia alors 12 marins présentant les mêmes symptômes. Il plaça ensuite tous leurs hamacs dans la même partie du bateau et s’assura qu’ils reçoivent tous les mêmes repas. Pourquoi donc ? En s’assurant que tous les marins soient traités dans les mêmes conditions, Lind pouvait garantir que la seule cause d’une guérison dans un groupe serait le traitement donné. Malin. Il divisa finalement les marins en six paires et leur donna chacun un traitement différent (qui pourraient nous paraître bien curieux aujourd’hui) :

1.Un quart de cidre
2. 25 gouttes d’élixir de vitriol (acide sulfurique)
3. Deux cuillères de vinaigre
4. Un grand verre d’eau de mer
5. Une concoction d’herbes et d’épices
6. Deux oranges et un citron
Un groupe témoin de malades continua de manger le régime du navire, afin d’observer la différence avec ceux recevant un traitement.

Avec cette expérience, Lind est allé à l’encontre de la médecine conventionnelle de son époque. Il n’a pas inclus la saignée dans ses tests malgré les recommandations des savants. Mais en plus de ça, il a osé y inclure des fruits (quelle étrange thérapie que de manger des oranges). A son époque, on aurait qualifié ce traitement de médecine alternative. Résultat ? Les oranges et les citrons sont les grands gagnants, suivis du cidre. Le reste est inefficace.

Le bilan est sans appel, les marins ayant mangé des agrumes ont rapidement guéri. Mais le mécanisme à l’origine de la guérison n’a pu être expliqué que bien des années plus tard, grâce à la découverte de la vitamine C, présente dans les oranges et les citrons. Nous savons aujourd’hui qu’elle est nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme et que son déficit est la cause du scorbut. Or les vivres embarqués sur les navires européens du XVe au XVIIIe siècle étaient essentiellement des salaisons, des légumes secs et des biscuits. Ceux-ci ne contenant pas de vitamine C, il en a résulté des milliers de cas de scorbut lors des expéditions au long cours.

Vous connaissez maintenant l’histoire du premier essai clinique ! C’est aujourd’hui de cette manière que la médecine examine l’efficacité d’un traitement, avec des conditions supplémentaires que nous allons voir.

Récapitulons. Pour évaluer l’effet d’un nouveau traitement, nous avons besoin de :

– Une comparaison entre un groupe témoin et un groupe recevant le traitement à tester ;
– Un grand nombre de patient·es dans chaque groupe (plus l’effectif est grand, mieux c’est) ;
– Des conditions identiques pour tous les groupes ;
– Très important : Un assignement arbitraire de patients dans chaque groupe ;
Quelle galère ! Rendez-vous compte que pour mener à bien l’essai d’un médicament, il faut le faire prendre à un grand nombre d’individu·es, réparti·es au hasard en deux groupes et vivants dans des conditions similaires ! Contrairement aux marins, nous ne sommes pas tous dans le même bateau. Il est difficile de rassembler autant de personnes malades, avec les mêmes symptômes, qui soient volontaires pour faire un test pendant plusieurs jours ou semaines.

Hélas, ce n’est pas encore suffisant pour être certain·e de l’efficacité d’une thérapie. Car qui nous dit que les guérisons ne sont pas purement psychologiques ? Pour rendre le protocole indubitable, il faut se méfier d’un effet psychologique découvert peu de temps après les aventures de Lind. Un effet assez puissant pour fausser les résultats des essais cliniques. Laissez-vous conter cette nouvelle péripétie de l’histoire de la médecine.

A suivre >> 3/6 La découverte de l’effet placebo