[Éclairage] Que savons-nous des médecines alternatives ? 3/6

La découverte de l’effet placebo
En 1796, le premier brevet médical des États-Unis fut délivré à Elisha Perkins, pour ses célèbres tiges métalliques appelées Tracteurs. Selon ce docteur, les tiges pouvaient « tracter » ou « aspirer » la douleur des patients. Le protocole n’était pas bien compliqué ; il fallait effleurer la peau du malade pendant plusieurs minutes avec les baguettes, juste au-dessus de la zone douloureuse. Leur pouvoir métallique aspirait de manière invisible le « fluide électrique à la base de la souffrance ». La notion de « fluide électrique » était inédite pour l’époque ; Louis Galvani (physicien italien) venait de montrer que les nerfs des organismes vivants répondaient à l’électricité. Les Tracteurs pouvaient ainsi soigner toutes sortes de douleurs, allant du rhumatisme aux maux de tête. Bientôt, Perkins se vanta d’avoir plus de 5000 patient·es satisfait·es, et sa réputation ne fut que renforcée lorsque George Washington lui-même s’est offert une paire de ces “baguettes magiques”.

L’idée fut rapidement exportée en Europe et fit son chemin jusqu’à John Haygarth, en Angleterre. Ce physicien retraité changea la donne. Il devint suspicieux concernant les miraculeux pouvoirs des Tracteurs. Pourtant, il était obligé d’admettre que les patients traités par Perkins se sentaient effectivement mieux… Il spécula alors que ces appareils étaient purement factices et qu’ils avaient un impact sur l’esprit plutôt que sur le corps. Pour en avoir le cœur net, il mena une expérience ingénieuse :

« Que les Tracteurs soient étudiés de manière impartiale, afin de soutenir leur renommée, si elle est fondée, ou de corriger l’opinion publique, si elle repose sur une illusion… Préparez une paire de faux Tracteurs afin de ressembler aux vrais Tracteurs. Que le secret soit gardé inviolable, non seulement du patient, mais de toute autre personne. Testons leur efficacité et expliquons en détail les effets produits par les vrais et par les faux Tracteurs. » [Traduit de l’anglais, voir ici]

Haygarth suggérait de traiter les patients à la fois avec les Tracteurs de Perkins (constitués d’un alliage spécial), et des Tracteurs de sa propre invention. Le but étant d’observer la différence entre l’effet des vraies et des fausses tiges… Il répéta donc les expériences de Perkins avec différents types de Tracteurs, notamment en bois. Et devinez quoi ? Il obtient des résultats identiques quel que soit le type de baguettes ! Les patients – qui n’étaient pas au courant de la supercherie – se sentaient mieux dans les deux cas. Aucun des matériaux utilisés par le britannique ne conduisait l’électricité : la théorie électrique de Perkins était donc fausse. Haygarth proposa une nouvelle explication pour comprendre l’apparente efficacité des Tracteurs. Ouvrez grand les oreilles, ou plutôt les yeux : si un docteur peut persuader un patient que le traitement marche, alors cette persuasion seule peut causer une amélioration de la condition du patient. Ces derniers guérissaient seulement grâce à leur confiance en leur médecin. C’est ce que nous appelons aujourd’hui l’effet placebo.

En 1800, John Haygarth dénonça le charlatanisme de Perkins et expliqua que les bénéfices induits par les Tracteurs étaient dus à l’effet placebo, dans son livre De la curieuse influence de l’imagination sur les fonctions du corps humain1. Peu de temps après, il réalisa que l’effet placebo jouait en fait un rôle dans toutes les médecines, même celles ayant un effet sur le corps. Ainsi, quand vous prenez de l’aspirine, les bénéfices sont largement dus aux effets biochimiques du cachet mais un effet psychologique bonus s’ajoute, dû à votre confiance accordée au médicament. Des recherches annexes montrèrent que la réputation des docteurs, le coût, ou le caractère inédit d’un traitement sont des boosters de l’effet placebo. Ils accélèrent les mécanismes naturels d’autoguérison du corps. Pendant des siècles, les médecins avaient secrètement exploité ces propriétés pour gagner plus de clients mais Haygarth a été le premier à étudier cet effet mental et le révéler au grand jour.

Conclusion : Ne négligez jamais l’effet placebo. Rappelez-vous qu’une thérapie sans fondement peut paraître comme réellement opérante pour des milliers de patient·es, comme dans le cas des Tracteurs. Il est donc nécessaire de l’évaluer pour distinguer une « fausse » médecine d’une « vraie ».

Comment mener un essai clinique qui prend en compte la confusion causée par l’effet placebo ? Comme dans l’expérience de Haygarth, il faut donner un « placebo » à un groupe témoin, c’est-à-dire un faux traitement. Par exemple un cachet de sucre. Les patients n’ont alors aucune idée s’ils sont dans le groupe placebo ou dans le groupe traité. On dit qu’ils sont « aveugles ». Il est possible que les deux groupes montrent des signes d’amélioration. Cependant, le groupe recevant le vrai traitement devrait montrer des signes d’amélioration plus élevés que ceux liés à l’effet placebo.

Il est important que les patient·es des deux groupes soient traités dans des conditions identiques afin de ne pas créer de biais dans les résultats. Ils doivent recevoir des pilules de même apparence, être traités au même endroit, avoir le même niveau d’attention de la part des médecins etc. Tout cela entraîne une nouvelle condition : les médecins aussi doivent être « aveugles ». Autrement dit, même eux ne savent pas s’ils donnent une gélule de sucre ou un médicament actif. Car sinon, leur comportement risquerait d’influencer les patient·es et pourrait leur donner des indices quant au traitement qu’ils ont reçu.

Suite à la découverte de l’effet placebo, trois autres conditions doivent donc être prise en compte – dans la mesure du possible – pour réaliser un bon essai clinique :

  • L’administration d’un placebo dans un groupe, en plus du groupe qui reçoit le médicament et du groupe témoin qui ne prend rien ;
  • Les patients sont « aveugles » : ils ne savent pas dans quel groupe ils ont été assignés ;
  • Les docteurs sont « aveugles » : ils ne savent pas s’ils donnent un placebo ou un vrai traitement aux patients.

Nous venons d’établir l’essai clinique randomisé (c’est-à-dire aléatoire), en double-aveugle, avec contrôle placebo. C’est le moyen le plus SÛR de tester l’efficacité d’un traitement. Malheureusement, c’est aussi le plus compliqué à mettre en place (allez trouver un placebo de l’hypnose par exemple). Les premières publications scientifiques respectant tous ces critères n’apparaissent qu’au début du 21ème siècle, autant dire tout récemment.

Nous pouvons enfin entrer dans le vif du sujet. Pour que les données présentées soient le plus fiables possible, nous avons sélectionné les publications ayant respecté au mieux les critères d’un essai clinique randomisé en double-aveugle.

A suivre >> 4/6 L’acupuncture : des aiguilles pour soulager la douleur.