[Éclairage] Que savons-nous des médecines alternatives ? 5/6

L’homéopathie, c’est 620 millions d’euros de ventes sur le marché français en 2016. Avec tant de praticiens et de succès commerciaux, il serait raisonnable de supposer qu’elle est efficace. Après tout, pourquoi des millions de personnes (en Occident comme en Orient) compteraient dessus ?

Une goutte dans un océan
La doctrine homéopathique a été inventé en 1796 par le médecin allemand Samuel Hahnemann. Elle repose sur le « principe des similitudes ». Une substance nocive provoquant certains symptômes pourrait guérir des symptômes similaires, mais seulement à très faible dose. Prenons l’exemple de la noix vomique. Comme son nom l’indique, cette noix d’Asie du Sud-Est est toxique et fait vomir. Selon le principe des similitudes, cette même noix vomique prise à très faible dose, pourrait avoir des effets bénéfiques, et devenir un anti vomitif en cas de nausée. Une substance pourrait guérir, à dose infinitésimale, les symptômes qu’elle provoque à des doses plus importantes. Le dosage est donc prépondérant en homéopathie. Selon Hahnemann, plus le remède est dilué, plus il est efficace. Les homéopathes affirment que leurs remèdes sont efficaces pour traiter toute une gamme de maladies, allant de problèmes temporaires (toux, diarrhée et maux de tête) à des maladies plus chroniques (arthrite, diabète et asthme) ou des affections mineures (ecchymoses et rhumes).

Comment prépare-t-on une pilule homéopathique ? Le point de départ est la substance initiale, ou teinture-mère. Elle contient une toxine produisant des symptômes ressemblant aux symptômes de la maladie que l’on veut soigner. Cela peut être un élément végétal (comme en phytothérapie) mais peut aussi bien être un élément animal (abeille, venin de serpent, foie de canard…), minéral (calcaire d’huître, pétrole…) ou même des sécrétions humaines (larmes, placenta). La substance est broyée puis diluée dans un solvant comme de l’eau. Cette dilution est répétée plusieurs fois : on prend une goutte du mélange initiale qu’on verse dans un autre récipient rempli de solvant, puis on prend une goutte de ce deuxième récipient qu’on verse dans un troisième rempli d’eau etc.

Le plus souvent, la dilution se fait en CH, (pour « Centésimale Hahnemannienne »). 1 CH est égal à 1 volume de substance initiale diluée dans 99 volumes de solvant. Cette première dilution est à son tour rediluée dans 99 unités de solvant, qui devient alors une solution 2 CH et ainsi de suite (voir schéma ci-dessous). Les dilutions montent souvent jusqu’à 30 CH. Dans les règles de l’art, il faut secouer le mélange entre chaque dilution pour le rendre « dynamique », c’est-à-dire efficace.

A la fin du processus, que reste-il de la substance initiale ? Le mélange est tellement dilué qu’à partir de 12 CH, il n’y a plus aucune trace de la teinture mère. Pour vous donner une idée, une dilution à 5 CH est l’équivalent d’une goutte de substance active dans une piscine olympique. A 12 CH, la goutte initiale est perdue dans tous les océans de la planète. Impossible de retrouver dans le produit final ne serait-ce une seule molécule de la substance initiale… C’est cette dilution extrême qui a chiffonné les scientifiques. Car d’après nos connaissances actuelles en biologie, un médicament qui ne contient aucun principe actif ne devrait pas avoir d’effet sur le corps humain.

Il fut envisagé que l’eau pouvait garder « en mémoire » le produit. Cependant, cet effet n’a jamais pu être reproduit en laboratoire et a soulevé des accusations de fraude. Nous n’avons jamais réussi à montrer que l’eau conserve des traces, et heureusement, car nous serions bien embêtés si l’eau gardait en mémoire la moindre substance ayant croisé son chemin…

Bref, le mécanisme ne tient pas la route d’un point de vue scientifique. Cependant, ce n’est pas parce que l’homéopathie ne respecte pas nos connaissances actuelles en médecine qu’il faut la rejeter. La bizarreté du processus ne doit pas entrer dans l’évaluation de son efficacité. Peut-être que nous ne comprenons tout simplement pas les mécanismes. Ce qui compte, c’est de savoir si l’homéopathie soigne les patients ou non. Et pour ça, jetons un œil aux essais cliniques randomisés en double-aveugle (voir partie 1), seuls capables de distinguer les traitements authentiques du charlatanisme.

À l’épreuve des essais cliniques
Contrairement à l’acupuncture, les essais en double-aveugle d’homéopathie sont relativement faciles à réaliser : il suffit de comparer l’état d’amélioration d’un groupe qui prend des pilules homéopathiques avec un groupe qui prend des pilules placebo. Ces pilules placebo ont la même apparence que leur modèle homéopathique mais n’ont pas subi le même processus de fabrication par dilutions successives d’une substance active. Pour une qualité optimale, avec le moins de biais possibles, l’essai doit être mené en double-aveugle : les patients ne savent pas ce qu’ils reçoivent et les médecins ne savent pas ce qu’ils donnent. La question importante est toujours la même : est-ce que le groupe traité avec l’homéopathie montre plus de signes d’amélioration que le groupe placebo ? Si la réponse est oui, cela devrait suffire à prouver que l’homéopathie est efficace. Si à l’inverse, les effets sont les mêmes entre les deux groupes, alors l’homéopathie n’est rien de plus qu’un placebo.

Comme nous avons expliqué dans la première partie, il ne suffit pas de s’appuyer sur une ou deux études pour donner un verdict. Pour avoir un avis objectif, nous avons besoin de comparer tout un tas d’essais clinique fiables. Heureusement, des équipes scientifiques de renom, spécialisées dans l’analyse de ce genre d’études, l’ont déjà fait pour nous. Le Dr Shang et ses collègues de l’université de Berne, en Suisse, ont entrepris une méta-analyse de grande qualité. Une méta-analyse consiste à synthétiser les résultats de différentes études médicales, en ne retenant que les plus fiables d’entre elles. Les chercheurs ont analysé tous les essais d’homéopathie publiés jusqu’en janvier 2003, en se basant sur 19 bases de données médicales. Seuls les essais avec un grand nombre de participants, un protocole strict en double-aveugle et une randomisation appropriée, ont été retenus. À la fin, il ne restait que huit essais respectant ces critères de fiabilité. Publiée par le Lancet en août 2005, la méta-analyse suisse conclut que l’homéopathie n’est que très légèrement plus efficace qu’un placebo. Mais dans toute étude, il y a un facteur d’incertitude. Le facteur d’incertitude dépassait le très léger effet de l’homéopathie. Shang a donc pu conclure en une absence de supériorité de l’homéopathie sur l’effet placebo.

Cette conclusion est encore plus convaincante si l’on prend en compte un autre aspect de la recherche. En plus de conduire une méta-analyse sur les essais cliniques en homéopathie, Shang a aussi conduit une méta-analyse sur de nouveaux médicaments conventionnels. Ces médicaments ont été testés sur les mêmes maladies que celles testées avec l’homéopathie. Dans cette méta-analyse secondaire, Shang a scrupuleusement appliqué les mêmes critères de sélection que dans sa méta-analyse sur l’homéopathie. En moyenne, les résultats étaient meilleurs pour les médicaments conventionnels. Ce contraste entre les essais homéopathiques et les essais de médicaments conventionnels est frappant, malgré les incertitudes réciproques. Pour renforcer ce point, le Lancet a lancé un éditorial intitulé « La fin de l’homéopathie », accessible en ligne (pdf).

Parlons d’une deuxième méta-analyse, plus récente. Le National Health and Medical Research Council, le plus important des organismes dédiés à la recherche en Australie (équivalent de l’Inserm en France), a publié un rapport en mars 2015. Il porte sur 68 maladies que l’homéopathie est censée et consistait à déterminer l’efficacité d’un traitement homéopathique par rapport à un placebo ou à un traitement classique. Dans chaque étude examinée, au moins deux groupes avaient donc été constitués : ceux prenant des granules et ceux recevant un placebo, ou un traitement reconnu. Toute étude réalisée sur moins de 150 personnes a été jugée comme non-valide. « Aucune étude de qualité, bien conçue, avec suffisamment de participants pour que les résultats soient significatifs ne rapporte que l’homéopathie apporte une plus grande amélioration de la santé qu’un placebo » concluent les chercheurs australiens. Le rapport de le NHMRC estime que « les Australiens ne devraient pas utiliser l’homéopathie en lieu et place d’autres traitements éprouvés et efficaces« .

Chose amusante, l’homéopathie a aussi été testée en double-aveugle sur des animaux ! Car les praticiens affirment que l’homéopathie peut aider d’autres espèces. Par exemple en 2003, l’Institut vétérinaire national suédois a mené un essai en double-aveugle du remède homéopathique Podophyllum, en tant que traitement curatif de la diarrhée chez les veaux. Cependant, la grande majorité des études n’observent aucun effet bénéfique de l’homéopathie sur les animaux. Pas plus qu’un placebo.

Tout cela soulève une question intéressante : sans aucune preuve que l’homéopathie fonctionne et sans aucune raison pour laquelle cela devrait fonctionner, pourquoi l’homéopathie s’est-elle développée si rapidement au cours de la dernière décennie pour devenir une industrie mondiale de plusieurs milliards de dollars ? Pourquoi tant de gens pensent que l’homéopathie fonctionne ?

Pourquoi autant d’adeptes ?

1. « S’ils le vendent, c’est que ça a été testé ! »

Première réponse : les gens ne sont pas toujours au courant des grandes recherches qui ont ébranlé l’homéopathie. C’est un biais courant, les médias préfèrent parler de ce « qui marche » plutôt que de ce « qui ne marche pas ». Les études qui montrent l’inefficacité d’un produit sont moins mentionnées dans l’actualité que celles qui montrent une efficacité.

En plus de ça, les granules sont vendus en France en tant que médicaments et sont remboursées à hauteur de 30% par l’Assurance maladie. Et ce malgré l’absence de preuve d’une efficacité supérieure à un placebo. On s’attend à ce qu’un médicament remboursé, ça a été testé, non ? En fait, les traitements homéopathiques bénéficient d’un régime spécial. Contrairement à tous les autres médicaments, ils n’ont pas besoin d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour être commercialisés. Ils bénéficient de dérogations car il leur est impossible de fournir la preuve de leur efficacité ni de préciser leur composition grâce à des analyses.

Aux États-Unis, le vent a tourné pour les homéopathes. Depuis novembre 2016, la répression des fraudes américaines (Federal Trade Commission) oblige les producteurs d’homéopathie à afficher sur les étiquettes que l’efficacité de leurs produits n’est pas prouvée, avec la mention suivante : « Il n’existe aucune preuve scientifique que ce produit est efficace. Les allégations concernant ce produit sont basées uniquement sur la théorie de l’homéopathie du 18e siècle, qui n’est pas reconnue par la plupart des experts médicaux actuels. » (lien). Les fabricants qui dérogent à cette règle peuvent être poursuivis pour publicité mensongère.

2. La globalité, l’autre grand principe de l’homéopathie

Si l’on peut reprocher à l’homéopathie son mécanisme basé sur la loi des similitudes et la dilution infinitésimale, le principe de « globalité », lui, est plus louable. Contrairement à la médecine conventionnelle, l’homéopathie entend appréhender le patient dans sa globalité. Elle s’attache à la psychologie du patient autant qu’à son environnement de vie. Un homéopathe passe une heure, parfois plus, à poser des questions détaillées au patient sur sa santé, son passé médical et son mode de vie. Chaque détail permettra le choix du remède le plus adapté. L’un des arguments principaux pour répondre aux études scientifiques est d’ailleurs que le remède homéopathique ne soigne pas une maladie mais un patient. L’homéopathie est tellement individualisée que 20 patients présentant un eczéma chronique pourraient se voir prescrire 20 remèdes différents.

On sait que le stress et l’anxiété peuvent favoriser la maladie. Tout ce qui diminue le stress et l’anxiété, comme l’attention que porte un homéopathe à son patient, peut donc avoir des effets bénéfiques sur lui. Les consultations leur permettent de parler longuement de leurs problèmes à un auditeur compréhensif, dans un cadre structuré. Rien que cela, c’est thérapeutique.

3. Les médicaments homéopathiques seraient plus « naturels »

Hahnemann était catégorique sur le fait que l’homéopathie était distincte de la phytothérapie et les homéopathes modernes refusent encore d’être étiquetés comme herboristes. Notamment parce que les substances utilisées sont loin de toutes provenir des plantes. A titre d’exemple, citons le médicament homéopathique le plus vendu en France. Ceux qui le consomment ignorent bien souvent la recette d’Oscillococcinum, prescrit en cas d’état grippal. Il ne s’agit pas d’un extrait de plante, mais d’une macération de cœur et de foie de canard de barbarie. Après 40 jours de macération, le cœur et le foie sont mixés. Le liquide obtenu subit une dilution astronomique de 200K. Il s’agit de rincer 200 fois le récipient ayant contenu la substance, avec de l’eau pure et en secouant très fortement à chaque rinçage. Évidemment, il n’y a plus de substance active à la fin. La boîte indique bravement que la pilule d’Oscillococcinum finale contient 0,12 grammes de lactose et 0,85 grammes de saccharose ; tous deux des formes de sucre. L’Oscillococcinum contient donc 100% de sucre. Si par naturel on entend « en sucre », alors oui, les traitements homéopathiques sont naturels !

Pour l’anecdote, on trouve aussi dans le commerce de l’homéopathie à base de « mur de Berlin », pour lutter contre les sensations d’oppression, ou de « rayons X »…

4. Des témoignages perturbants

Les témoignages (surtout de nos proches) peuvent parfois sembler perturbants. Il s’agit alors de faire preuve d’esprit critique et de se poser les bonnes questions. Rappelez-vous que la pluralité des témoignages ne consiste en aucun cas une base de données fiables. En science, « the plural of anecdote is not data ». Voici quelques questions qu’il est légitime de se poser face à un témoignage de guérison par homéopathie :

  • As-tu pris seulement de l’homéopathie ? Pas de traitement conventionnel (même un doliprane) ?
  • Depuis combien de temps ?
  • Pourquoi l’homéopathie devrait-elle obtenir quelque crédit que ce soit, alors que la guérison peut être entièrement dû à la capacité de récupération naturelle du corps ?
  • Qu’est ce qui aurait pu améliorer la situation à part l’homéopathie ? (alimentation, interactions sociales, évènements personnels, sport, rencontres etc.)
  • Si c’est bien l’homéopathie qui a joué, est-ce que l’effet peut être entièrement placebo ?

5. Même si ça ne marche pas, ça ne peut pas faire de mal.

« Même si elle n’a aucun bénéfice, elle ne peut pas faire de mal. » Vous pensez peut-être que l’effet placebo aide les patients et que cela seul justifie le recours à l’homéopathie. Vous ne croyez pas si bien dire. L’homéopathie constitue un risque de détourner les patients de vrais traitements, à même de soigner leur affection, et qui ont prouvé leur efficacité. L’homéopathie ne guérira jamais une mycose, l’asthme ou un cancer. Le rejet de la médecine scientifique conduit inévitablement à l’absence de guérison. Une boîte de 30 doses d’Oscillococcinum coûte 20 euros. Cet argent pourrait être dépensé pour acheter de vrais traitements, plutôt que d’être gaspillé dans un placebo.