« Non, le cerveau n’a pas de sexe ! »

La neurobiologiste Catherine Vidal était invitée à clôturer le séminaire « Sexe et genre en recherche » de l’Université de Nantes, le 29 novembre 2018.
Par Boris Lemasson

Catherine Vidal travaille notamment – et depuis de nombreuses années – sur les fonctionnements du cerveau, en y intégrant le genre biologique des sujets et leur environnement social. Elle est l’autrice de nombreux ouvrages dans lesquels elle démonte l’idée d’un déterminisme cérébral – et donc social – lié au sexe. Hommes, femmes : avons-nous le même cerveau ? en 2007 ou encore Les filles ont-elles un cerveau fait pour les maths ? en 2012, pour ne citer qu’eux.

En 45 minutes, elle fait état des avancées de la recherche sur l’influence de la distinction naturaliste sociale sur nos cerveaux. En gros, comment notre environnement joue sur notre fonctionnement cérébral selon que l’on est une femme ou un homme, en fonction des rôles qui nous sont attribués. De constats en constats, elle répond à la question « Le cerveau a-t-il un sexe ? » par un « non » sans équivoque.

La Révolution de l’IRM
A commencer par le fait que chaque cerveau est différent d’un autre et qu’il s’agit de la seule différence à avoir à l’esprit lorsque l’on compare deux individus. Dès l’enfance, il n’apparaît pas de différence(s) de fonctionnement entre filles et garçons mais uniquement entre individus car chacun met en place des stratégies liées à sa propre situation. Un exemple flagrant, c’est la remise en question d’une rengaine populaire, les filles ne seraient pas « faites » pour les mathématiques… Pourtant, les études menées, notamment via les techniques d’imagerie numérique (IRM), montrent que chaque enfant a une façon unique d’aborder un problème mathématique.

Des exemples comme celui-là, Catherine Vidal en démonte beaucoup : « Les hommes ne savent pas faire plusieurs choses en même temps », « Les femmes ne savent pas bien se repérer dans l’espace », « La taille du cerveau généralement visible entre femmes et hommes semble déterminante », etc.

Des a priori genrés qui perdurent, et pour cause ! Ils ont, selon Catherine Vidal, été appuyés à travers les décennies par des études menées sans réelle rigueur scientifique. Elle ajoute même qu’ils amènent encore aujourd’hui d’autres postulats d’observation biaisés. Et ce, malgré l’usage devenu très fréquent de l’IRM. Même s’il faut remettre en contexte son usage en recherche (par exemple les échantillons de population réduis pour les études), cet outil a quand même permis d’observer que les cerveaux d’hommes et de femmes fonctionnent de la même façon, indépendamment du sexe biologique, de même qu’un phénomène majeur et on ne peut plus concret : la plasticité cérébrale.

« Cette plasticité, c’est la possibilité pour le cerveau d’une personne, à tout âge, de développer de grandes performances dans un domaine ».
Cette découverte a permis d’affirmer que c’est l’apprentissage qui différencie un individu d’un autre dans un domaine, et non le fait d’appartenir à la gente féminine ou masculine. Une personne, homme ou femme, qui travaille le calcul mental chaque jour sera plus efficace en numération. Cela se concrétise à l’image de façon flagrante par une augmentation de la taille de la zone cérébrale mobilisée pour la tâche en question, d’où le terme de « plasticité » lié à l’extension – ou la diminution – d’une zone de « réflexion/travail ».

Cet aspect de notre physiologie humaine explique d’ailleurs très bien la différence femme/homme dans notre société. Car c’est notre environnement qui vient interagir avec notre cerveau. Un environnement où les stéréotypes sont légions. Et plus l’on vit avec, plus ils peuvent être intériorisés.

Un exemple cité par la neurobiologiste, c’est la charge émotionnelle décelée chez une majorité de femme. Cette capacité à s’occuper de la majorité du quotidien d’une maison et d’une famille en prenant en compte les comportements de chacun. Cela se traduit par une forte manifestation de plasticité dans les domaines de l’interaction sociale de confort… pour les autres. Une performance liée à la construction sociale de la femme qui s’occupe de mettre tout le monde à son aise autour d’elle car « les femmes c’est comme ça ».

Pour revenir à cette question de différence(s) entre les cerveaux de femmes et ceux des hommes, des arguments qui s’opposent aux travaux de Catherine Vidal sont avancés. Ces derniers mettent en avant le rôle des hormones sexuelles dans la construction du cerveau, pendant la gestation particulièrement. Mais Catherine Vidal explique que d’autres études démontrent qu’il n’existe pas n’influence générale des hormones sur nos états-d’âme et qu’il est établit depuis longtemps que notre cerveau ne se « modifie » pas en fonction de nos sécrétions hormonales.

De quoi renverser notre lecture sociale du corps humain : avant d’être un sexe, nous sommes un cerveau, et non le contraire.