Dessiner sa thèse : un autre moyen de faire de la recherche ?

Le Labo des Savoirs est parti à la rencontre de Nick Sousanis, professeur à l’Université de San Francisco “en bande dessinée”. Il en est arrivé là, assez logiquement, après avoir publié son mémoire de thèse, Unflattening (Le Déploiement en version française aux éditions Acte Sud) sous la forme d’un roman graphique.

Cette démarche n’est pas un pur acte de médiation scientifique : Nick nous explique comment le dessin est pour lui un support complémentaire au langage pour structurer son raisonnement. Il nous donne aussi quelques petites astuces pour nous approprier cette faculté de s’organiser dans l’espace.

Version originale en anglais disponible ici

Jérémy Freixas, bénévole du Labo des savoirs : Merci encore d’avoir accepté cette invitation, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Nick Sousanis : Bonjour, je suis Nick Sousanis, je suis professeur à l’université d’Etat de San Francisco, je travaille dans le champ des sciences humaines, et je débute ici un programme d’études au sujet de la bande dessinée. Il y a quelques années années, j’ai publié l’intégralité de mon mémoire de thèse sous forme d’une bande dessinée. Ce livre s’appelle Unflattening (traduit en français sous le titre Le Déploiement). J’y parle principalement de l’intérêt du langage visuel pour l’enseignement et l’apprentissage. Et je suis très content d’en parler avec vous aujourd’hui.

J/ Bien! J’ai une première question pour vous. Il y a une phrase assez célèbre attribuée à Saint Thomas : “Je ne crois que ce que je vois”. En tant que chercheur sur le langage visuel, est-ce que vous diriez vous aussi que vous ne croyez que ce que vous voyez ?

N/ Hmm, j’aime bien cette idée ! Je dirai que non, je ne crois pas uniquement ce que je vois. Mais je pense que l’observation directe du monde permet de mieux le comprendre, même si ce que nous voyons n’est pas ce qui se passe exactement. Cela nous permet d’avoir un aperçu sur le fonctionnement du monde. C’est pourquoi nous devons utiliser notre rationalité accompagnée de notre perception. Je ne sais pas si cela parait clair.

J/ C’est intéressant. Cela m’amène à cette question : comment votre activité de dessin interfère-t-elle avec votre recherche ? Cela a-t-il des conséquences sur votre pratique de la méthode scientifique ? Comme vous l’avez dit, vous essayez d’utiliser des informations de nature diverse, comment les associez vous ?

N/ C’est une chose assez importante à mon sens. La bande dessinée a ce potentiel pour l’éducation, elle permet de rendre les choses plus accessibles, c’est ce qui m’a amené à elle. Elle peut être lue par un public large. Ce n’est parce que le contenu est plus simple, mais parce que les gens peuvent aussi comprendre des choses par le contenu graphique, et ainsi ne pas rester bloqué à cause du vocabulaire. Quand j’ai commencé ce travail sous la forme d’une bande dessinée, j’ai pressenti la possibilité d’avoir une plus grande audience, sans avoir les barrières d’un écrit académique classique. Au moment de le faire, je ne me suis pas contenté de rédiger un texte et d’y accoler des images. Je me suis laissé guider par les esquisses que je dessinais. Elles m’ont permis d’élargir certains aspects de ma recherche.

Ces esquisses m’ont aussi aussi permis d’articuler certains concepts : ceci n’a rien à avoir avec l’idée de travailler sur un texte et d’y insérer ensuite des images. Pour moi, et c’est aussi ce que je vois avec mes étudiants (mes étudiants ont tendance à se considérer “non-dessinateurs”), dessiner permet de penser d’une autre façon, cela ouvre de nouvelles possibilités pour comprendre son travail et se comprendre soi-même. Possibilités qui ne seraient pas offertes en travaillant avec uniquement avec du texte.

J/ Très bien. Vous dires que vous travaillez non pas en écrivant un texte puis en y mettant des images : qu’est ce qui ne peut pas être dit avec le seul usage des mots ? Pourquoi ce besoin d’utiliser simultanément mots et images ?

N/ Bien, le livre porte très précisément sur cette question. Vous savez, cela m’a pris du temps pour arriver à le formuler de cette façon, et je ne suis pas sûr que ce soit encore très clair pour moi. Le texte n’est pas une mauvaise chose, ce livre n’est d’ailleurs pas du tout contre le texte. Je veux juste dire : les mots fonctionnent d’une certaine façon, ils permettent de former votre raisonnement ainsi. C’est très puissant, très efficace et ils ont beaucoup d’avantages. Mais il y a des choses qui ne correspondent pas à la structure proposée par les mots.
Je vais vous donner un exemple très simple, qui n’est pas exclusivement lié à l’utilisation d’images.
Imaginez que je vous demande de m’indiquer comment lacer des chaussures. Je pense qu’il est possible de décrire cela avec des mots, mais sûrement avec beaucoup de difficultés. Mais le fait de poser vos mains sur les miennes en le faisant, de travailler sur le mouvement physique associé, il devient alors possible de le comprendre sans forcément avoir les mots pour cela.

De façon plus conceptuelle, il y a bien d’autres moyens d’exprimer des idées qui ne sont pas réellement compatible avec le langage. Je cite par exemple le travail de Susanne Langer qui qualifient ces idées d’irrationnelles.
Mais il ne faut pas se limiter à ce domaine : elles ne sont pas forcément irrationnelles, c’est juste qu’elles ne peuvent pas s’articuler d’une façon que nous comprenons très bien. C’est finalement une chose assez difficile à faire passer avec des mots. C’est une question dont il est difficile de discuter.

Les images, et plus particulièrement l’interaction entre l’image et le texte, donnent la chance de jouer sur le sens. Ainsi, le texte présente une chose et l’image parle d’une autre. Peut-être que ces éléments sont associés, peut-être en décalage, et il apparaît une tension entre les deux qui autorise l’auteur comme le lecteur à jouer avec le contenu. Et ainsi lever plus de questions que ne l’aurait fait l’un ou l’autre.

J/ C’est intéressant, mais à mon sens, ce format peut-être plus difficile à saisir. Ainsi, lorsque vous avez écrit votre livre, n’aviez-vous pas peur que certaines des idées que vous essayez de passer puisse échapper au lecteur du fait de la forme inhabituelle ?

N/ Je ne parlerai pas vraiment de peur. Mais j’espérais certainement ce décalage. Quand je vois les gens se saisir de mon propos un peu différemment de la façon dont je l’avais conçu, il se passe des choses intéressantes.
Je remonte un peu le temps.
J’ai eu premier projet avant de travailler sur Unflattening. J’ai fait un chapitre d’un livre de recherche sur la narration sous forme de bande dessinée. En fonction du lecteur, ce projet était vu comme une bande dessinée sur la recherche, une bande dessinée sur le dessin ou une bande dessinée sur la façon de voir le monde.
Le vécu du lecteur changeait la façon dont le livre était perçu. Cela était dû aux métaphores utilisées à l’intérieur et au fait que les choses n’étaient pas clairement nommées. J’ai beaucoup aimé ça. J’ai aimé l’idée que je pouvais produire quelque chose dont l’essence était saisissable, dont il était possible d’en saisir le sens profond, sans forcément comprendre mon champ disciplinaire, car le lecteur l’appliquait à son domaine.

Avec Unflattening, j’ai vraiment essayé de refaire la même chose. Je m’intéresse beaucoup à l’éducation et au raisonnements interdisciplinaire. Mais si la personne qui le lit l’applique à sa discipline, ou à son ressenti, comme si elle était prise dans ses propres expériences, cela me convient aussi.
Je ne sais pas à quoi ressemble la traduction, j’imagine que ça doit être quelque chose d’assez compliqué à traduire. Non pas qu’il y ait beaucoup de mots, mais je pense qu’il doit être assez compliqué de trouver le même genre de mots qui signifie exactement ce que je veuille dire tout en étant suffisamment ambigu pour qu’une personne qui n’a pas le même vécu que moi puisse le lire et toujours y trouver du sens. Et cela fait écho à ce que je disais tout à l’heure au sujet de l’accessibilité. J’étais très content des discussions que j’ai pu avoir durant mon doctorat, mais j’étais découragé par le fait que cela reste dans le milieu académique. Et j’ai pensé qu’avec la bande dessinée, je pouvais sortir de ce milieu académique sans que cela ne simplifie mon propos. Je pense que mes bandes dessinées sont tout sauf simples. J’espère que leur force est qu’elles peuvent aider les gens à se poser leurs propres questions. J’essaie d’emmener les gens dans un voyage où ils peuvent se poser leurs questions et lire ce qu’ils veulent dans le livre.

Pour revenir à la question, j’abandonne une partie du contrôle sur le livre, mais c’est précisément ce que je cherche. Et il y a quelques dangers car j’ai vu passer quelques interprétations avec lesquelles je suis en total désaccord. Mais dans l’ensemble, j’ai vu les gens l’appliquer à leur domaine, ce qui me plaît beaucoup.

J/ C’est très complet, je ne m’attendais pas à une telle réponse. L’une des principales choses que je retiens de tout ça, c’est qu’en dessinant du contenu scientifique, les lecteurs sont plus engagés. Est-ce que vous cherchez à dire ?

N/ Hmm, je ne suis pas sûr du “plus engagé”. Les gens sont attirés par les images, c’est un contenu qui s’assimile rapidement.
Je pense que de ce point de vue, il est possible d’engager les gens plus rapidement. Cela peut aussi être une barrière pour ceux qui ne la prennent pas au sérieux, pensant que c’est pour les enfants.
Mais ma façon de faire de la bande dessinée est de la rendre plus compliquée, avec cette ambiguïté de sens alors la plupart des supports éducatifs cherchent à être plus didactiques. Le texte explique beaucoup et le contenu visuel sert d’illustration.
La philosophie derrière est : “voici ce que je veux dire, et voici un image de ce que je veux dire”.
C’est une approche plus directe.
Les images permettent de jouer de beaucoup de façons, et laisser ce fossé entre le texte et les images donne un sens supplémentaire.
Il y a plusieurs façons de faire : faire quelque chose de simple, à la manière d’un guide “pour les Nuls”, ou quelque chose de plus compliqué, et c’est mon intention, mais toujours je l’espère accessible grâce à l’apport des images et à la faible quantité de texte, qui n’est pas encombré de jargon scientifique.

J/ Cela me fait penser à une conférence à laquelle j’ai assisté il y a quelques jours au sujet de l’édition scientifique, notamment sur la façon de rendre l’édition scientifique plus ouverte et permettre aux publications de toucher un public plus large. C’est finalement une de vos problématiques de faire en sorte d’être lu ailleurs que dans votre communauté académique.
Avec le dessin, vous essayer d’introduire différentes nuances de sens, et ainsi différents messages dans un support. Vous pouvez ainsi avoir un message simplifié pour le grand public et quelques chose de plus sophistiqué pour la communauté scientifique. Est-ce bien cela ?

N/ Il y a en effet une dynamique en ce moment dans les sciences. Je viens du monde de l’éducation et des sciences humaines, je ne suis plus vraiment dans les sciences maintenant, il y a vrai besoin pour les sciences d’être plus claires de façon à ce que tout le monde puisse comprendre son impact. Que ce soit du storytelling, de la bande dessinée, peu importe la façon, le fait de rendre les sciences accessibles et de donner envie de s’y intéresser est important. La bande dessinée peut être un moyen très puissant pour atteindre cet objectif.
D’un autre côté, la bande dessinée n’a pas besoin d’être allégée, il n’y a pas besoin de version simplifiée, elle peut toujours être complexe : c’est ce que je défends.

Vous pouvez sans trop de difficulté expliquer le fonctionnement d’un atome. Mais en utilisant le potentiel des images pour faire quelque chose qui représente cette idée, d’une façon qu’un physicien puisse comprendre, mais aussi toute personne qui pourrait être bloquée par le jargon.

Est-ce que je peux vous donner un exemple ? Après Unflattening, j’ai été embauché par la revue Nature pour faire une bande dessinée au sujet de la conférence sur le climat à Paris en 2015 [lien : http://www.nature.com/news/the-fragile-framework-1.18861]. Il s’agit d’une oeuvre un peu moins poétique que Unflattening. J’ai travaillé avec un journaliste pour évoquer les 25 dernières années de conférences sur le climat : on a parlé de l’histoire des travaux sur le climat, des conséquences, et de ce qui pourrait se passer dans le futur. Il s’agit d’une grande quantité d’informations, et si un article en avait été rédigé, cela aurait donné sûrement un très long texte dont peu auraient pu arriver à bout.
Nous avons réussi à le condenser en une bande dessinée de 8 pages, et ce n’est pas du tout une bande dessinée simple.
Le fait de pouvoir empiler plusieurs images, et de dire beaucoup avec des éléments graphiques, permet de ne pas utiliser tant de texte que cela.
L’association du texte et de l’image permet de mettre une tonne d’information en plus dans un petit espace sans réduire sa lisibilité. Même un jeune lecteur peut gérer cette grande densité d’information.
Juste pour revenir sur Unflattening, mais en s’intéressant aux significations du mot (ndt: qui a été traduit en français par Le Déploiement), cela a pris beaucoup de sens au fur et à mesure que j’ai avancé sur le sujet. Le premier sens pour moi provenait de cette capacité pour la bande dessinée de contenir bien plus d’information que ce qu’il était possible de coucher sur un bout de papier. Le fait d’avoir de couches d’images et de texte permet de démultiplier la quantité d’information.

J/ C’est très impressionnant, merci pour ce lien. Pour revenir à votre réponse précédente, avec Unflattening, vous vouliez que le lecteur fasse son propre voyage. Est-ce une façon de provoquer le phénomène du “déploiement” chez le lecteur ? Est-ce une façon d’avoir une expérience correspondant au propos que vous cherchez à expliquer dans le livre ?
L’idée centrale dans Unflattening est en effet d’avoir une sorte de rupture dans la façon de voir le monde et ainsi multiplier les points de vue d’observation, afin de comprendre plus diversité dans sa compréhension du monde. Sommes-nous un peu comme le carré et vous la sphère (ndt: il s’agit d’une référence à Flatland évoquée dans le première partie du livre) ? Est-ce aussi l’objectif de votre livre, d’apporter une autre expérience que celle d’un texte ?

N/ Je ne sais pas à quel point je peux affirmer cela.
Pour repartir sur la question que vous m’avez posée juste avant, je pense qu’il y a quelques chose de vraiment visceral dans réaction qu’on a face à un” image, une interaction très différente de celle qu’on a face à du texte. Ce n’est pas semblable au fait de ressentir une expérience, mais quelque chose d’assez proche.
Ce livre ne répond pas à beaucoup de questions. Parfois les gens me disent, notamment les personnes en lien avec l’éducation : “ok maintenant, que dois-je faire dans ma classe ?”.
Et je réponds “je ne sais pas, c’est ta classe”.
Comme vous le disiez, j’essaie de vous amener faire votre propre voyage, et le but de ce voyage est de vous faire comprendre que vous pouvez vous posez vos propres questions.
Et peut-être que les expériences que je vous fais vivre dans ce livre vont amener à des déclics qui vont vous faire dire “oh, je n’avais pas pensé de ce point de vue avant, et maintenant, je vais remettre en question la façon dont je raisonne”. Et ce n’est pas parce que je vous dis qu’il faut réfléchir de telle ou telle façon. Je ne vous dis pas “il faut réfléchir de cette façon”. Pour revenir à la salle de classe, vous n’allez pas après la lecture vous dire “Nick Sousanis m’a dit de faire ci ou ça avec ma classe, mais peut-être qu’il m’a donné des éléments qui me permettent de voir les choses différemment. Je vais me demander alors : qu’est-ce que je peux apporter de différent dans ma classe ? quels sont les autres points de vue, qui m’intéressent, que je pourrais adopter pour changer la façon que j’ai d’enseigner ? ou d’étudier ? ou de faire des choses plus généralement ?”
Ceci est mon objectif et c’est mon important pour moi. Je pense que vous l’avez bien résumé

J/ Juste pour revenir à la méthode scientifique. Votre livre est une sorte d’ode à l’imaginaire, à la fantaisie et à l’imprévu. Cela semble plutôt à l’opposée de la méthode scientifique. Pensez-vous que cela est contradictoire, de faire de la science avec des concepts qui lui semblent opposés ?

N/ Je ne vois pas où se situe la contradiction. Ce livre est une sorte d’essai philosophique. Ce n’est pas comme l’article de Nature. Cela parle de science mais l’objectif est un peu différent. Qu’entendez-vous par contradiction ?

J/ Dans ce livre, vous présentez tout de même un raisonnement : votre livre a une structure qui ressemble à d’autres thèses que j’ai pu lire en sciences formelles par exemple, avec des chapitres, chacun de ces chapitres traitant d’une notion, vous vous basez sur des références, vous manipulez des concepts… Ce n’est pas si éloigné d’un livre scientifique.

N/ Je suis d’accord, ce n’est pas si éloigné d’un livre scientifique du tout. C’est juste qu’il y a plus d’images.

J/ Exactement. Mais vous dites dans votre livre que pour voir les choses différemment, il faut utiliser son imagination, il faut un peu de fantaisie, il faut essayer de ne pas tout contrôler. Et quand je compare à ce que je fais dans mon labo quand je fais des expérimentations, cela est assez différent. J’essaie de contrôler le plus possible, de mesurer chaque paramètre, de prévoir ce qui va arriver. Il s’agit donc de deux façons de vivre la réalité. Est-ce compatible ?

N/ Je ne vois pas toujours pas pourquoi ça ne serait pas possible. Je ne fais pas d’expériences, c’est une sorte de réflexion philosophique. Le dessin me permet de travailler certaines choses que j’ai pu voir à l’université en mathématiques. Je pense que ce vécu me permet d’avoir différents points de vue, et peut-être que je vois les choses un peu différemment.
Il y a des tonnes de livre sur des scientifiques qui faisaient aussi de la musique, du dessin, etc, et qui étaient capables de faire des connexions qui n’auraient pas été possible autrement.
Je ne vois pas en quoi c’est incompatible. Bien sûr, le travail de laboratoire a peu de points communs avec l’écriture d’un essai : je ne peux pas dire que je suis d’accord ou en désaccord, je n’ai juste pas de bonne réponse à cette question. Je suis désolé !

J/ Peut-être que la question n’est pas si bonne !

N/ Je ne crois pas ! finalement le fait que j’utilise des images importe peu. Je n’arrive pas à comparer une démarche philosophique avec un protocole de recherche en laboratoire. Est-ce incompatible de la même façon ?

J/ Je pense qu’il y a des pensées communes : votre objectif est d’avoir une sorte d’argumentation. C’est la même chose lorsque l’on travaille au laboratoire : nous avons des hypothèse en tête et nous les testons en faisant des expériences. Nous avons juste un terrain de jeu un peu différent. Je travaille en sciences physiques, ce qui m’amène à manipuler des produits chimiques et des choses de ce genre, alors qu’en étant philosophe, vous travaillez avec des idées abstraites. Mais la façon dont vous essayez de les étudier et de les articuler est, je pense, assez semblable.
Et pour essayer de répondre à ma propre question, je ne pense que ce soit une contradiction.
J’enseigne un peu l’université, et quand nous essayons de résoudre un problème avec les étudiants, la première chose que je fais est de représenter la situation par un schéma. Dans votre livre, vous donnez aussi des exemples de scientifiques ou physiciens qui pensaient que le dessin était important. Par exemple Feynman qui est aujourd’hui très connu pour sa façon de représenter avec des vagues et des traits des phénomènes quantiques.
Je pense que les deux sont importants. La précision, tout noter, et consigner, permet d’avoir une démarche rigoureuse.
Mais il y a aussi besoin d’être ouvert, car si jamais vous ne voulez trouver que ce que vous cherchez à trouver, vous ne trouverez que des choses peu intéressantes, car elles étaient prédictibles. Peut-être faut-il être assez ouvert, faire travailler son imagination, même dans la physique afin de pouvoir comprendre les choses comme elles sont et comme nous voudrions qu’elles le soit.
Et cela rejoint votre travail sur la recherche de la multiplicité des points de vues, et de ne pas rester concentré sur une seule chose.

N/ J’aime cette idée !

J/ Bien ! Pensez-vous que le dessin pourrait être une activité importante pour tous les chercheurs ?

N/ Je le pense. Je le pense vraiment.

J/ Pourquoi ? Que vont-ils tirer de cette activité ?

N/ Nous sommes des créatures visuelles. Nous prenons le sens du monde à travers des aspects visuels. Nous avons une conception de l’espace, nous nous déplaçons dans cet espace, nous voyons si les choses sont près les unes des autres, éloignées les unes des autres. Nous savons tout cela pour organiser l’espace autour de nous. Je pense que l’action de penser ait quelque chose à voir avec des lignes de code, nous ne sommes en rien comme des ordinateurs. Je trouve cette métaphore vraiment terrible. Nous sommes des corps qui donnent au sens au monde car l’expérimentons d’une certaine façon, et parce que nos doigts sont structurés d’une certaine façon. Si nous étions des pieuvres, nous penserions le monde tout à fait différemment.

Quand j’anime des cours, des ateliers, des conférences, beaucoup de personnes disent qu’elles ne savent pas dessiner. Or, tout le monde peut le faire ! Et je pense que toutes celles et tous ceux qui commencer à dessiner commencent à voir quelque chose de différent se structurer dans leurs pensées. Cela va toucher leur façon d’articuler des idées, ou de regarder certaines situations du quotidien.
Voici juste un exemple très simple : vous aller courir dehors, faire un footing, et vous allez avoir toutes ces idées qui vont germer. Vous allez vous dire “ok, j’ai compris toutes ces choses”, mais au moment de les mettre sur papier, cela peut être très difficile. Parce que ces concepts ont leur propre articulation, qui était plus facile à sentir spatialement quand votre corps était en train de bouger. Je ne veux pas dire qu’un physicien va soudainement tout comprendre en dessinant, mais je pense la question est plutôt comment utiliser cette chose aussi fondamentale pour l’être que de bouger son corps et faire des marques dans l’espace ? comment peut-on le faire intervenir dans son mode de pensée ?
Peut-être qu’à la fin, c’est exactement la même chose qui en ressortira.
Utiliser cette autre lecture, cet autre savoir, permet d’arriver à un point différent. Si on interroge 100 personnes sur leur capacité à lire et écrire, tout le monde va lever la main pour acquiescer. Alors que si on leur demande qui sait dessiner, une partie seulement va lever la main, peut être une dizaine. Mais je pense que c’est ignorer une façon fondamentale utilisée par les humains pour donner un sens au monde. Nous arrangeons tous les choses dans l’espace. Je pense que nous devrions rajouter cela dans notre pratique, les bénéfices devrait être très importants.

J/ Auriez-vous des conseils pour des scientifiques qui voudraient se lancer dans le dessin mais qui ne savent pas comment faire ?

N/ Rires. Oui, est-ce que j’ai des conseils ? Je vais vous envoyer un lien, je suis un grand fan des dessins de Lynda Barry. Elle est une dessinatrice indépendante depuis un bon moment, elle a commencé à donner des cours à l’université du Wisconsin, et elle a fait cette sorte de livre de créativité, dessiner pour les non dessinateurs.

Je pense que l’une des raisons pour laquelle les gens n’arrivent pas à dessiner, ou pensent qu’ils ne peuvent pas dessiner est que nous avons une vision très restreinte de ce qu’est le dessin. Si je dis “je veux dessiner comme Hergé”, c’est une compétence bien spécifique qui correspond a une façon bien particulière de dessiner. Cela demande beaucoup de pratique et d’affinage tout au long de sa vie. C’est une chose très difficile à faire. Mais si on considère que le dessin est plutôt une forme d’organisation des marques, des formes et des couleurs dans un plan, tout le monde peut le faire !
J’ai mis au point cette sorte d’exercice de bande dessinée non figurative, qui vient à la base d’un cours [lien : http://spinweaveandcut.com/grids-gestures/]. Maintenant, je l’ai aussi beaucoup testé en conférence et sous la forme d’un challenge sur Twitter. Je l’appelle Grids and Gestures. Je commence par présenter les bases du fonctionnement de la bande dessinée et sur la façon de représenter le temps. Je leur demande ensuite de mettre en forme la structure de leur journée sur une feuille de papier. Ils essayent alors de la faire rentrer dans des cases, à la façon dont une bande dessinée est organisée. Ils arrivent donc à représenter ce qu’ils ont ressenti dans la journée ou ce qu’ils ont fait avec cette grille, des traits et des gestes.
Je leur donne 5-10 minutes pour faire cela, et j’assiste alors à une explosion d’énergie, de créativité et de pensées. Je pense que si je avais leur demandé d’écrire une page de journal intime, le résultat serait bien différent.
Quand j’ai une salle avec 30 personnes qui doivent représenter de cette façon leur journée, ils vont tous le faire d’une façon très différente, ils vont chacun avoir leur propre stratégie, leurs propres symboles, et ce sont des oeuvres de raisonnements.
Je l’ai fait avec un groupe d’enseignants il y a quelques semaines, et une femme m’a dit : “je n’aime pas du tout les activités artistico-manuelles”. Mais elle a essayé, elle a assimilé les explications et a fait un dessin en trois dimensions. Je n’avais pas demandé explicitement de faire quelque chose en 3D, mais elle l’a fait. Ce n’est pas une oeuvre d’art, c’est une oeuvre de raisonnement. Nous pouvons remettre en question cette idée que le dessin n’est pas nécessairement une chose à mettre sur les murs, mais est une façon légitime d’exercer son raisonnement. Cet état d’esprit change la nature de cette activité et permet de la rendre plus accessible.

J/ Wow. C’est une belle réponse. Merci encore. Je pense que nous allons terminer cette conversation dans quelques minutes. Juste pour essayer de résumer, pourquoi pensez-vous que le dessin est important pour la méthode scientifique ?

N/ Hmm, vous savez, ce n’est pas vraiment différent de ce que je viens dire pour répondre à la dernière question. Je pense que cela donne la possibilité d’avoir un nouveau regard pour résoudre des problèmes, des nouvelles façons de comprendre son propre raisonnement. Je ne suis pas sûr de bien comprendre comment articuler les deux concepts de cette question, mais il se passe quelque chose de différent lorsque l’on se déplace, lorsque l’on réagit à des marques, lorsque l’on organise des choses dans l’espace.
On peut alors accéder à des niveaux de pensée qui sont différents de ceux où l’on pourrait aller avec des mots.
Ce n’est pas mieux ou pire : je ne cherche pas à dire que les mots soient bons ou mauvais. C’est juste une question d’accès à ses propres capacités.
Si nous n’avions jamais fait de marques, marques que nous avons transformées en dessins ou en mots, nous ne serions pas où nous sommes aujourd’hui.
Nous ne pouvons pas faire les choses juste dans nos têtes.
L’acte de prendre ses pensées et de les mettre sur une surface, d’interagir avec, change notre capacité de penser. Je pense que nous utilisons beaucoup les symboles et d’autres compositions pour penser.
Ainsi pour la méthode scientifique, il n’y a pas de raison de se restreindre de façon étriquée dans ce que l’être humain sait faire. Pourquoi ne pas tirer parti de cette chose aussi fondamentale que de faire des marques et organiser des choses dans l’espace ? Cela tient ensuite à chacun d’entre nous de faire cette démarche, et je pense que dès lors que nous réalisons que nous pouvons penser à travers du dessin, tout devient clair.

J/ C’est très intéressant. Beaucoup de personnes se sentent en effet limitées dans leurs compétences en dessin, mais comme vous l’avez dit, c’est peut-être parce qu’ils se sentent obligés de faire quelque chose de beau ou d’artistique. Mais l’idée que le dessin peut juste être un moyen pour eux d’articuler leur pensée pourrait leur utile.
J’ai juste une dernière question : avez-vous eu des offres de la part de Marvel ou de DC Comics pour le personnage de Lockerman ?

N/ Rires, si seulement ! Personne ne me l’a encore suggéré, vous êtes le premier à le faire. Peut-être avec la bande dessinée française ? Ce gars me manque, j’étais content de pouvoir le faire se faufiler dans le livre. Je ne l’avais pas dessiné depuis mes 18 ans. C’était amusant de le voir revenir. Maintenant que vous en avez parlé et que c’est là, peut-être que cela va se produire.

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