Disparition du paresseux il y a 10 000 ans : une bonne leçon pour ralentir

Une chronique de Tom Naïmi

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Éloge de l’ennui et du paresseux géant »

Hyperactifs, stressés, surbookés… Nous sommes pris par le temps et ne savons plus le prendre. Et si Megatherium était notre seul espoir?

« Comment ralentir ? Apprendre à lâcher prise ! Vivez à votre rythme »… Psychologie magazine, Marie Claire… les coachs bien-être n’en finissent plus d’égrener les recettes miracles pour enfin nous sortir du tourbillon de la vie comme dirait Jeanne – méditation, yoga, pilate, sont censés nous réconcilier avec ce temps qui s’accélère, ce temps sur lequel on n’a plus de prise, et même pire : c’est lui qui maîtrise nos vies. Sur notre petit agenda, chaque heure compte ! C’est qu’il s’agit d’être productif, d’être réactif ; Ne surtout pas « perdre son temps » !

Il semblerait qu’à chaque jour qui passe, la vieille analyse d’Edward Thompson est de plus en plus vraie : dans son bouquin de 1967 « temps, discipline du travail et capitalisme industriel », il nous expliquait le rapport entre capitalisme naissant et maîtrise du temps ; il montrait ainsi qu’au XIXe siècle, l’enjeu pour le patronat était de discipliner les ouvriers par la mesure précise de leur temps, avec comme point d’orgue l’installation d’horloges dans les usines…

Aujourd’hui il faut tout finir, ASAP (as soon as possible). Car comme son joli nom l’indique, franchir la deadline est sans retour.

Mais est-ce qu’on ne devrait pas remonter encore plus loin ? Est-ce que notre asservissement au travail ne remonterait pas, en vérité, aux origines même de nos sociétés… ? Si je vous dis 10 000 avant JC vous me dites…. ? L’agriculture bien sûr, cette tragédie….

Âge de pierre, âge d’abondance »

titrait Marshal Sahlins en 1976 : on découvre dans son livre que les « primitifs » travaillaient tout au plus quelques heures par jour, et ça suffisait pour assurer leur subsistance… le reste n’était que loisirs. Et que tout a changé le jour maudit où nous avons naïvement décidé de ne plus jurer que par la culture de la terre.

Alors vous allez me dire, attends, c’est bien tout ça mais quel rapport avec l’émission d’aujourd’hui.. ?

J’y viens j’y viens. Dites-moi, qu’est-ce qui a disparu il y a 10 000 ans ? Le paresseux géant !

Les paresseux géants, il y en avait dans toute l’Amérique, Nord-Sud, des sacrés bestiaux. Ils comprenaient plusieurs espèces, de différentes tailles et formes. L’une d’entre elles mesurait jusqu’à 6 mètres de long et pouvait peser plus de 4 tonnes ! Avec au passage des griffes qui font deux fois une main… Ceux-là ils s’appelaient Mégathérium… bon en même temps avec un nom comme ça on sent tout de suite que ça va être badass.

D’autres avaient carrément une armure intégrée sous la peau, on appelle ça « ostéoderme », et c’est très rare chez les mammifères ! A part la famille des tatoos, c’est plutôt chez les reptiles qu’on trouve ce genre de structures.

Ces grosses bêtes avaient l’air plutôt sympathiques : végétariennes, elles broutaient la végétation du sol et s’appuyaient sur leurs deux grosses pattes arrières pour atteindre les feuilles d’arbre. Même si, d’après certains chercheurs, elles ne se privaient pas, à l’occasion, d’une petite cuisse de smilodon (pour rappel, le smilodon c’est le tigre à dents de sabre – chaton ridicule de 2m de long et 300-400kg qui rôdait dans les mêmes contrées que nos gentils paresseux).

Donc il y à peu près 10 000 ans (on n’est pas à 1000 an près), les paresseux géants ont disparu… et c’est à ce moment là que nous, les hommes, avons quitté notre charmant jardin d’Eden pour se mettre à trimer, à labourer comme des forcenés… Coïncidence ? Allez savoir.

Il paraît que c’est notre arrivée en Amérique qui a précipité leur disparition, comme tous les autres grands mammifères américains d’ailleurs, la mégafaune comme on dit.

Bon, certains disent que non, c’était juste le changement climatique qui a détruit leur habitat, etc. C’est sûrement un peu des deux. Admettons.

Juste en soi c’est déjà un drame : je sais pas pour vous mais moi, un animal avec autant de gueule, ça ne me laisse pas indifférent. Mais au-delà de ça, n’est-ce pas un symbole qui a disparu à l’aube même de la « civilisation » humaine ? Le roi de l’Amérique était alors un énorme paresseux, mangeant tranquillement des feuilles d’arbres, bien campé sur sa queue et ses deux pattes arrières. Un roi a priori écolo d’ailleurs : chez les paresseux actuels, c’est tout le métabolisme qui est au ralenti, ils se déplacent peu, ils mangent peu… au final ils consomment très peu d’énergie. La comparaison avec l’ Amérique actuelle à de quoi nous laisser songeur. Mais gardons nos jugements trop rapides !

Nous ne valons guère mieux.

Et si c’était tout ce qu’il nous manquait aujourd’hui ? Quand tout va trop vite pour nous, quand nous n’arrivons plus à suivre, à être à la page ou « up to date » comme on dit… et si c’était ces bons vieux paresseux géants qu’il nous fallait ?

Point besoin de pleine conscience ou de kundalini non, non tout ça est bien trop surfait. Pourquoi ne pas simplement couler un regard vers notre Mégatherium-totem, se lover dans son ombre sereine et se laisser bercer par sa mastication sans hâte ?

La paresse, disait d’Ormesson, est la mère des chefs-d’oeuvre »

Quelle muse serait alors Mégathérium ! A coup sûr, il rendrait le monde plus beau. Il serait notre sentinelle, notre vigie. Sa silhouette majestueuse et calme, se découpant à l’horizon, nous rappellerait ces mots de Lessing :

Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant »

Sources

  • Pierre Clastres, « Le rapport au travail dans les sociétés primitives », in La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974 – https://fr-fr.facebook.com/notes/le-travail-%C3%A0-tout-prix-/le-rapport-au-travail-dans-les-soci%C3%A9t%C3%A9s-primitives-pierre-clastres/1064860383552873/
  • Jean D’Ormesson, « Eloge de l’ennui et de la paresse », in Qu’ai-je donc fait ?, Lafont, 2009, https://fr-fr.facebook.com/notes/le-travail-%C3%A0-tout-prix-/-%C3%A9loge-de-lennui-et-de-la-paresse-par-jean-dormesson/1184204858285091/
  • Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1883 http://classiques.uqac.ca/classiques/lafargue_paul/droit_paresse/le_droit_a_la_paresse.pdf
  • Darren Naish, The anatomy of Sloths, Scientific American, 2012, https://blogs.scientificamerican.com/tetrapod-zoology/the-anatomy-of-sloths/
  • Giant Sloth, San Diego Natural History Museum, http://www.sdnhm.org/exhibitions/fossil-mysteries/fossil-field-guide-a-z/giant-sloth/

Références mentionnées :

  • Edward Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel , La Fabrique, 2004
  • Marshall Sahlins, Âge de pierre, Âge d’abondance, Gallimard, 1976