Hiérarchisation des races : les ravages de la théo(bio)logie au XIXème siècle

Une chronique signée Agathe Petit

Lire la chronique

Pendant une grande partie du XIXe siècle, la biologie a voulu classer les humains en différentes races !

Une initiative occidento-occidentale évidemment. Rétrospectivement, on appela ça le « racisme scientifique »…

Première chose à savoir : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il n’y a pas de théorisation ni de hiérarchisation de ce qu’on entend aujourd’hui par race. C’est ce que nous apprend l’historien Éric Deroo, chercheur associé au laboratoire Anthropologie bioculturelle.

En fait, le concept de races est alors lié aux classes sociales : on parle de la pureté du sang bleu de la noblesse qui risquerait d’être contaminé par celui du prolétariat…

A cette époque, l’occident est dominé par une construction religieuse du monde qui dit que tous les individus ont été créés par Dieu et qu’ils disposent par conséquent d’une âme, quelle que soit leur couleur, qui n’est en rien liée à une éventuelle infériorité…

[Notons que sur ce point, la chrétienté fait preuve d’ouverture ! Et que c’est bien la science qui est venue foutre le bordel ! D’habitude c’est plutôt l’inverse c’est pourquoi je me permets cette digression]

Cette vision monogéniste, qui considère une origine commune à tous les hommes, tous descendants d’Adam et Ève, tient bon la rampe et exclut tout concept racial biologique. Du côté des savants, on acquiesce religieusement, mais on brûle de comprendre pourquoi l’espèce humaine présente des teintes si variées, notamment depuis la découverte des amérindiens en 1492.

Buffon (Georges Louis-Leclerc, comte de Buffon), un naturaliste-mathématicien français du XVIIIème siècle avance, pour sa part, le concept de dégénération selon lequelle l’homme, d’un blanc originel, prend différentes couleurs en fonction du climat sous lequel il habite. Une thèse, certes dépréciative, mais exempte de connotation raciale, car le processus est jugé réversible : selon lui, des hommes à la peau noire deviendraient blancs en climat tempéré. C’est mignon, mais cette théorie vole en éclat lors des grandes expéditions du Pacifique – à partir de 1766 – où l’on découvre de sensibles variations physiques chez les hommes qui habitent une même latitude. Le climat ou le genre de vie n’explique donc pas tout…

Il y aurait alors plusieurs humanités… Dans ce cas, il y en a forcément une meilleure que les autres, plus belle, plus intelligente, plus ancienne ou encore plus compétente… Quelle manie ces classements… on se croirait à une conf’ de rédaction du L’Express : les meilleurs hôpitaux, les meilleurs universités, les meilleurs villes étudiantes etc etc… Bref, on commence à vouloir hiérarchiser les humains comme on classe les animaux domestiques, à des fins d’élevage et de sélection.

Pour accréditer cette hypothèse, qui tiendra tout le XIXème siècle, aussi appeler siècle de la mesure – on va chercher des scientifiques, des biologistes, qui vont s’amuser à mesurer les volumes des crânes, la texture des cheveux, l’angle facial. Tout y passe !

L’angle facial, qui permet d’évaluer l’avancée de la mâchoire, devient une obsession dans les classifications scientifiques contemporaines. On a même créé une discipline dédiée à cette étude, la craniologie !

Cette obsession scientiste et rationaliste veut pallier le déclin de la vision chrétienne du monde, sérieusement écornée depuis la Révolution française : après tout, le roi auquel on a coupé la tête n’était rien de moins que le représentant de Dieu sur Terre !

C’est dans ce contexte qu’émergent, au début du XIXe siècle, les prémices de la théorie de l’évolution, dans lesquelles, providentiel, l’Africain apparaît parfois comme le chaînon manquant idéal, entre le primate et l’homme. ‘Sont fort les gars !! Pourquoi pas, après tout avec Donald Trump on a trouvé le chaînon manquant entre l’homme et le porc ! Avec Cyril Hanouna le chaînon manquant entre l’homme et la Hyène ! Avec Kim Jong Un le chaînon manquant entre l’homme et le Panda ! Ah mais non ça marche pas le panda il est gentil…

Cette « ethnographie » va propager l’idée, d’une part, que toutes les « races » ne sont pas égales et, d’autre part, que celle des Européens est supérieure aux autres. Durant cette période, les savants classent les espèces vivantes des inférieures aux supérieures et, au sein de l’espèce humaine, ils hiérarchisent les individus en fonction de leur « race » en se fondant en priorité sur la couleur de leur peau et sur la morphologie.

La reconnaissance, dans les années 1860-1880, de la préhistoire en tant que discipline scientifique ne va rien arranger ! Elle va, dans un premier temps au moins, conforter cette vision inégalitaire des « races ». En utilisant l’analyse comparative entre les singes et les hommes actuels et, désormais, fossiles, les anthropologues affermissent le présupposé de l’existence de « races » supérieures et inférieures. En outre, l’évolution des cultures, comme celle des crânes, est perçue comme une transformation unilinéaire et progressive : de la sauvagerie primitive à la civilisation. L’homme blanc occidental constitue alors le point d’orgue de l‘évolution de la « race » humaine, et ce vers quoi le reste du monde doit tendre.

Ce sont ces théories des races humaines qui ont servi à justifier certains comportements humains abusifs, jusqu’au XXème siècle, comme le colonialisme, l’esclavage et les crimes commis par les nazis ou le régime de l’Apartheid.

Il faudra attendre les années 1950, et la découverte de l’ADN, molécule support de l’information génétique présente chez tous les être humains, pour discréditer scientifiquement ces thèses.

[PODCAST] ADN, histoire, constitution et fonctionnement

Résumons :

1 – Les singes actuels ne sont pas nos ancêtres, ce sont nos contemporains. Et nous avons des ancêtres en commun.

2 – Les humains de toutes les couleurs sont des primates donc des singes.

3 – Figurez-vous que nous sommes tellement proches les uns des autres qu’on peut faire des bébés en très bonne santé les uns avec les autres !