Les objets connectés ne nous veulent-ils que du bien ?

Certains objets connectés et applications se présentent comme étant directement créés dans un objectif de prévention et d’amélioration de la qualité de vie.

Le plus souvent, c’est sous le prisme de la santé que les créateurs de ces objets ou applications entendent améliorer notre qualité de vie : vous êtes diabétique ? Une application vous aide à mieux contrôler votre glycémie. Vous êtes en surpoids ? Une application vous aide à contrôler vos dépenses et vos apports énergétiques. Vous dormez mal ? Une application vous indique comment améliorer votre sommeil. Vous êtes en bonne santé ? Et bien un tas d’outils vous aide à l’être encore plus !

Parmi les objets connectés, on compte entre autres :

  • la balance connectée qui nous indique notre masse grasse, masse musculaire, masse hydrique, notre bilan cardiovasculaire et nous indique notre courbe de poids,

  • la fourchette connectée, qui nous permet de connaître notre vitesse d’alimentation, et qui vibre en envoyant des signaux lumineux si l’on a un coup de fourchette trop prononcé, car manger vite, ça fait grossir,

  • le  casque, ou bandeau de sommeil, qui aide l’utilisateur à s’endormir et à se réveiller au moment idéal, en envoyant une musique adaptée, voire à prendre le contrôle de ses rêves pour rendre le rêve lucide accessible à tous

  • La gélule connectée qui permet de prendre sa température corporelle en continu, utilisée notamment par les sportifs professionnels pour optimiser la récupération, ou par le milieu hospitalier en post opératoire pour surveiller et alerter en cas de pic de température

  • Les vêtements connectés

  • Les matelas connectés

  • Le pilulier connecté

  • et la fameuse montre connectée, déclinée sous plusieurs formes et dont on commence à être familier puisque 13% des français posséderaient au moins 1 objet connecté lié à la santé ou au bien être.

A ces objets connectés il faut associer l’existence d’une multitude d’applications pour smartphone liées à la santé ou au bien être et qui s’appuient sur la tendance du « quantified self ».

Le quantified self est un terme lancé en 2007 aux EU par Gary Wolf et Kevin Kelly, éditeurs du magazine Wired et qui a fait son apparition en France en 2011. Il s’agit de mesurer régulièrement ou en continu plusieurs paramètres physiologiques ou comportementaux pour connaître précisément ses habitudes vie et les optimiser en conséquence. Par exemple, si vous voulez vérifier que vous suivez bien les recommandations de la HAS de marcher au moins 30minutes par jour (ce qui correspond, à un rythme modéré, à une distance de 2km, soit environ 2500 pas) votre téléphone ou montre connectée vous permet de vous en assurer en comptant vos pas, partout tout le temps.

L’exemple ultime de l’objet connecté dédié au quantified self est ce petit galet multi fonction (dont je dois taire le nom), objet en cours de lancement sur une plate-forme de financement participatif. Pour paraphraser, « il s’agit d’un objet connecté portatif et simple d’utilisation, qui va lire les données vitales, [et nous aurons] accès partout, à tout moment à notre santé, nos statistiques ». Il permet de mesurer entre autre, sa pression sanguine, sa température corporelle, son rythme cardiaque, son nombre de respirations pour un temps donné, etc. Il peut être utilisé à tout moment de la journée et la transmission des données au médecin se fait directement sans effort. Le médecin de patients hypochondriaques remerciera sans doute les ingénieurs de ce produit !

Trêve de plaisanteries, on trouve aussi aisément une utilité aux applications de santé pour les personnes présentant une pathologie chronique (par exemple de contrôler sa glycémie tous les matins pour une personne diabétique), ou pour les enfants, pour lesquels des applications comme outils d’éducation thérapeutique permettent de mieux comprendre et savoir comment se comporter face aux allergies par exemple, ou simplement bien se brosser les dents. Le pilulier connecté est lui aussi défendu par le personnel médical hospitalier ou libéral, puisqu’il permettrait d’éviter des oublis ou erreurs de prise de médicaments pour certains patients. Equipé de capteur de poids notamment, il détecte si la case remplie de médicaments a bien été vidée en temps et en heure, et si ce n’est pas le cas, il prévient soit un proche soit un intervenant médical. Cependant, peu d’études montrent l’efficacité de ces objets connectés sur les personnes en bonne santé, et au contraire, permettent de mettre en évidence des limites dans leur utilisation. A commencer par la marge d’erreur dans la mesure des différents paramètres. On estime qu’il existe par exemple une marge d’erreur de 20% dans la mesure du nombre de pas.

La performance à tout prix

Pourtant selon une étude IFOP réalisée en 2015, pour 50% des français les objets connectés et applications ont pour but de surveiller et/ou améliorer la santé, et pour 26% d’entre eux, d’encourager un effort. On touche alors à un travers comportemental qu’est celui de la recherche de performance. Ces applications trouvent tout à fait leur place dans un monde réglé par des principes de performances, et de compétition du néolibéralisme. Il s’agit de prendre sa vie en main, la rendre meilleure, être le meilleur.

Ces applications et objets connectés ont la fâcheuse tendance de nous noyer de signaux et notifications en tout genre : vous ne vous êtes pas entraîné aujourd’hui ? C’est mal. Vous mangez trop vite ! Vous allez grossir. Vous respirez trop vite ! Vous êtes stressé. Certaines d’entre elles mettent en place un système de SMS à heure fixe, comme un système de rappel pour faire vos exercices pour atteindre vos objectifs, d’autres encore mettent en place un système de récompense ou de malus financier pour vous motiver, et sont directement reliées à votre compte en banque. Et bien évidemment, ces applications ne sont pas innocentes, et leur but principal n’est pas notre santé, mais la santé financière des entreprise qui les créent et espèrent que l’on passera le plus de temps possible sur chacune d’entre elles. Elles utilisent pour cela différents leviers de manipulation : en rendant l’interface attractive par exemple, ou en vous proposant de partager vos résultats sur les réseaux sociaux, pour obtenir le plus de like possible puisqu’en bon êtres humains que nous sommes nous recherchons l’approbation sociale… Bref, le but est bien de nous rendre addict. Une personne moyenne vérifie 150 fois son téléphone par jour, de manière consciente ou non. A la recherche d’informations (quelle heure est il ? quelle distance ai-je parcouru jusque là aujourd’hui), de données (quel est mon pouls actuellement?), de récompense (qui a liké mon parcours sur runtactic?), or voir son attention interrompue trop souvent perturbe le système de pensée, la capacité de concentration, et même l’horloge biologique. Et dans des cas extrêmes, la sur-connexion, ou l’excès de quantified self, bref, une addiction avérée, peut finalement entraîner un isolement ou une désadaptation sociale, comme ce fut le cas de Chris Dancy, « l’homme le plus connecté du monde ».

Au delà de ces inconvénients, avoir les yeux rivés sur les écrans de contrôle de sa vie quotidienne peut nuire en quelque sorte à sa santé, puisque quand, dans votre lit, avant de dormir, vous consulter vos performances du jour et vous programmez votre téléphone pour qu’il mesure vos cycles de sommeil, et vous envoie la parfaite musique pour vous endormir, vous regarder une lumière blanche ou bleue, qui a pour malheureuse conséquence de perturber votre sécrétion de mélatonine, hormone précurseur du sommeil. Oups. Enfin, heureusement, il existe des applications maintenant pour mesurer votre temps passer devant les écran et vous dire quand c’est trop. Et que se passe-t-il si en mettant votre téléphone sous votre oreiller pour enregistrer vos mouvements pendant la nuit vous oubliez de couper le wifi ou de le mettre en mode avion ? Ne voyons pas le mal partout, nous n’avons pas de recul et de données suffisantes pour répondre à cette vilaine question !

Quelle utilisation des données ?

Par ailleurs, à l’heure du big data, toutes ces données que nous enregistrons sur nos applications, sont collectées, et qui sait comment elles seront utilisées ? Car les données recueillies par applications et objets connectés sont sous le joug d’un régime juridique non homogène. En effet, lorsqu’il s’agit de la santé (comme lors de la prise d’un médicament par exemple), elle est encadrée (par le fait de la prescription par exemple) et il existe un secret professionnel que les médecins se doivent d’observer. Or en ce qui concerne le bien être, puisque la plupart des utilisateurs de ces objets connectés ou application sont en bonne santé et cherchent seulement à surveiller ou améliorer leur santé, il n’y a pas de définition légale et les données recueillies n’ont donc pas de statut juridique spécifique. Il existe des connexions entre applications, smartphones et liens commerciaux, qui feront que peut être un jour, lorsque vous ferez votre footing géolocalisé du dimanche sur votre trajet habituel, une grande marque de fastfood vous proposera de venir prendre une salade dans le restaurant devant lequel vous passez à chaque fois, peut être même en vous indiquant directement le nombre, minime j’imagine, de calories qu’elle représente. Ou encore lorsque votre employeur ou votre assureur vous demandera de vous équiper en objet connecté pour « Tracker » vos activités et habitudes physiques (c’est bien le terme consacré), comme c’est le cas dans certaines entreprises américaines ou banque russe, pour vous proposer des primes ou des crédits à taux modulés, ne soyez pas surpris. Ne soyons donc pas non plus surpris de voir naître de nouvelles discriminations à l’embauche basées sur la santé ou l’obésité par exemple. « Bienvenu à Gattaca, c’est déjà aujourd’hui, ce n’est pas demain » nous interpelle Isabelle Queval, philosophe du corps.

Certains objets connectés et applications dans le domaine de la santé remplissent bel et bien le rôle qu’ils s’attribuent, à savoir de nous aider à améliorer notre qualité de vie, notamment ceux facilitant la vie de personnes présentant une pathologie chronique, les aidant dans l’observance de leur traitement ou dans la gestion de leur maladie. Mais d’autres, sous couvert de nous aider à améliorer notre qualité de vie, nous donne l’impression que nous faisons les meilleurs choix pour être les meilleurs, en meilleure santé, tout en les influençant et en donc en tuant à petit feu notre libre arbitre.

Puis, améliorer la qualité de vie, c’est sans doute le cas parfois mais pas pour tous. En effet, comme le souligne Céline Lafontaine, sociologue canadienne (Le Corps-marché, Seuil 2014), cette injonction à prendre sa vie en main creuse les inégalités et souligne des discriminations entre ceux qui ont les moyens, les ressources de temps et d’argent pour investir dans leur capital corps et santé, pour coller au modèle le l’homme d’affaire qui fait du jogging, qui a sa montre connectée, et qui peut manger bio, et les autres, qui ne peuvent pas. Et au-delà de ces discriminations sous-jacentes, il existe une culpabilisation des personnes qui ne se sentent pas investies de ces impératifs moraux, de cette responsabilité dans son état de santé, ou de malade. « Lorsqu’être heureux et en bonne santé est la norme, ceux qui échouent à rentrer dans le moule porte inévitablement les stigmates de l’échec » affirment Carl Cederström et André Spicer dans leur essai Le syndrome du bien être.

Mais améliorer la qualité de vie, ce leitmotiv des créateurs d’applications, n’est pas toujours synonymes d’amélioration de la santé. Pour créer une application utile, ils se basent sur un besoin, quel qu’en soit le domaine, et bien souvent, il s’agit de nous « faciliter la vie ». En rendant le sujet plus simple, plus accessible, ou obtenu plus rapidement par exemple. Améliorer la qualité de vie consiste tout simplement à nous inscrire dans une société où l’immédiateté est la norme. Trouver le taxi le plus proche, accéder à telle ou telle donnée « en un clic », tout comme connaître de suite son état et ses paramètres de santé.

Marion Tournemine

Références

Gadgets connectés : tous mesurés ? Le monde science, Chloé HecketsweilerDavid Larousserie et Pascale Santi, février 2014
La santé connectée, paradis ou enfer ? Franceculture juin 2015
Podomètres, tensiomètres, balances connectées, pas si probants que ça pour l’instant… Science et Vie juin 2016
Comment la technologie pirate l’esprit des gens Tistan Harris, Médium juin 2016
Big data santé : et le respect de la vie privée ? Contrepoints Technologies septembre 216
L’homme le plus connecté du monde s’est fait dévorer par ses données Claire Richard, Rue 89 septembre 2016
Interdit d’être gros (et moche) Fabien Benoit, Usbek et Rica n°16
Le syndrome du bien être Carl Cederström, 2016