Méthode scientifique : comment les pieuvres feraient-elles de la recherche ?

Je pense donc je suis.

Cette phrase est tellement prononcée, lue et répétée que nous n’y pensons quasiment plus.

Je pense donc je suis.

Et nos perceptions alors ?

Ce serait une grosse erreur de ne pas faire confiance à nos sens et de passer à côté de nos perceptions en ce qui concerne nos activités intellectuelles et rationnelles.

La façon dont nous interagissons avec le monde est en effet notre point de départ dans notre quête de compréhension, et donc une étape incontournable pour la recherche scientifique.

C’est le message de Nick Sousanis, chercheur à l’Université de San Fransisco, qui a enseigné la bande dessinée non pas comme un art mais comme un outil pour organiser sa pensée. Il a même décidé de faire la démonstration du pouvoir de ce medium en publiant sa thèse sous forme d’un roman graphique.

Une chronique de Jérémy Freixas

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Vous êtes-vous déjà posé la question suivante : comment le monde nous paraîtrait-il si nous étions des pieuvres ? Alors, je vous rassure, cette question m’a aussi envahi très récemment, suite à une discussion que j’ai eu avec Nick Sousanis. Ce professeur au département Humanities and liberal studies de l’Université de San Francisco présente une ligne assez originale dans son CV : son mémoire de thèse en sciences de l’éducation a été publié sous la forme d’une bande dessinée, Unflattening (Le Déploiement en français aux éditions Actes Sud).

Jérémy Freixas – J’ai donc vous savoir : pourquoi choisir ce format ?

Nick Sousanis – Quand j’ai commencé ce travail sous la forme d’une bande dessinée, j’ai pressenti la possibilité d’avoir une plus grande audience, sans avoir les barrières d’un écrit académique classique. Au moment de le faire, je ne me suis pas contenté de rédiger un texte et d’y accoler des images. Par cet acte, je me suis laissé guider par les esquisses que je dessinais. Elles m’ont permis d’élargir certains aspects de ma recherche, d’articuler certains concepts. Ce qui est assez différent de travailler sur un texte et d’y insérer ensuite des images. Pour moi, et c’est aussi ce que je vois avec mes étudiants (mes étudiants ont tendance à se considérer “non-dessinateurs”), dessiner permet de penser d’une autre façon, cela ouvre de nouvelles possibilités pour comprendre son travail et se comprendre soi-même. Possibilités qui ne seraient pas offertes en travaillant avec du texte

Jérémy Freixas – La pensée est-elle selon lui limitée par le texte ?

Nick Sousanis – Le texte n’est pas une mauvaise chose, ce livre n’est d’ailleurs pas du tout contre le texte. C’est juste une façon de dire : les mots fonctionnent d’une certaine façon, ils permettent de former votre raisonnement ainsi. C’est très puissant, très efficace et ils ont beaucoup d’avantages. Mais il y a des choses qui ne correspondent pas à la structure proposée par les mots.

Je pense que les images, et plus particulièrement l’interaction entre l’image et le texte, donnent la chance de jouer sur le sens. Ainsi, le texte présente une chose et l’image parle d’une autre. Peut-être que ces éléments sont associés, peut-être en décalage, et il apparaît une tension entre les deux qui autorise l’auteur comme le lecteur à jouer avec le contenu. Et ainsi lever plus de questions que ne l’aurait fait l’un ou l’autre.

Jérémy Freixas – Mais ce format inhabituel ne peut-il pas être plus difficile à interpréter ? Nick dis jouer sur le sens: n’a-t-il pas peur qu’une partie du message ne passe pas ou soit perdue ?

Nick Sousanis – J’ai eu premier projet avant de travailler sur Unflattening. Une sorte de recherche sur la narration, j’ai fait un chapitre d’un livre de recherche sous forme de bande dessinée. En fonction du lecteur, ce projet était vu comme une bande dessinée sur la recherche, une bande dessinée sur le dessin ou une bande dessinée sur la façon de voir le monde. Sa sensibilité et son parcours changeaient la façon dont le livre était perçu. Cela était dû aux métaphores utilisées à l’intérieur et au fait que les choses n’étaient pas clairement nommées. J’ai beaucoup aimé ça. J’ai aimé l’idée que je pouvais produire quelque chose dont l’essence était saisissable, il était possible d’en saisir le sens profond, sans forcément comprendre mon champ disciplinaire, car le lecteur l’appliquait à son domaine.

Jérémy Freixas – Partant de son expérience, recommanderait-il à toutes les chercheuses et tous les chercheurs de dessiner pour leur activité ?

Nick Sousanis – Je ne veux pas dire qu’un physicien va soudainement tout comprendre en dessinant, mais je pense la question est plutôt comment utiliser cette chose aussi fondamentale pour l’être humain que de bouger son corps et faire des marques dans l’espace, comment peut-on le faire intervenir dans son mode de pensée ? En utilisant cette autre lecture, cet autre savoir, on peut arriver à un point différent. Si on interroge 100 personnes sur leur capacité à lire et écrire, tout le monde va lever la main pour acquiescer. Alors que si on leur demande qui sait dessiner, une partie seulement va lever la main, peut être une dizaine. Mais je pense que c’est ignorer une façon fondamentale utilisée par les humains pour donner un sens au monde.

Jérémy Freixas – Maintenant que nous sommes toutes et tous convaincu.e.s, comment se lancer ? Nous ne sommes pas tous à égalité devant une feuille de papier. Est-ce que Nick aurait quelques petits trucs ?

Nick Sousanis – Je pense que l’une des raisons pour laquelle les gens n’arrivent pas à dessiner, ou pensent qu’ils ne peuvent pas dessiner est que nous avons une vision très restreinte de ce qu’est le dessin.

Nick Sousanis – Nous pouvons remettre en question cette idée que le dessin n’est pas nécessairement une chose à mettre sur les murs, mais est une façon légitime d’exercer son raisonnement. Cela change la nature de cette activité et le champ de ceux qui peuvent dessiner.

Jérémy Freixas – Voilà qui est rassurant, pour tous celles et ceux qui comme moi, sont moqué.es lors des éternels Pictionnary de famille.

Et voilà surtout une idée très puissante pour toutes celles et ceux qui utilisent de temps à autre leur cerveau. Organiser les choses dans l’espace et utiliser des représentations graphiques nous permet de nous extirper de la linéarité imposée par le texte et d’articuler notre pensée différemment. Ce recul est propice à la production d’idées et apporte une analyse différente comparé à un raisonnement classique. Cela permet aussi de transmettre beaucoup plus d’informations en un même support.

Jérémy Freixas – Pas besoin d’être Van Gogh ou Valérie Damidot pour se lancer.

Je laisserais le mot de la fin à Nick Sousanis que je remercie encore pour cet entretien.

Nick Sousanis – Il n’y a pas de raison de se restreindre de façon étriquée dans ce que l’être humain sait faire. Pourquoi ne pas tirer parti de cette chose aussi fondamentale que de faire des marques et organiser des choses dans l’espace ?