Psychiatrie : y a-t-il un chaman dans la salle ?

La psychiatrie contemporaine classe les troubles mentaux en catégories relativement bien définies. Mais sont-elles vraiment universelles ? Rendent-elles vraiment compte de la diversité de la « folie » au gré du temps et des sociétés ? Et peut-on prendre en charge de la même manière des malades que tout oppose sur le plan social et culturel ? Questions d’importance dans un monde où l’exil et son cortège de traumatismes se banalisent.

Une chronique de Tom Naïmi

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La schizophrénie serait-elle diagnostiquée pareillement dans une autre société ? Eh bien la réponse est non, tout simplement parce que la schizophrénie n’est pas un donnée naturelle évidemment : c’est une catégorie scientifique actuelle regroupant différents symptômes, qui a une histoire, un contexte d’émergence particulier. C’est la démence précoce décrite par Emil Kraepelin à la toute fin du XIXeme. Elle s’inscrit dans une pensée médicale, une pensée psychiatrique qui est somme toute assez récente, et elle est bien loin d’être universelle.

Si on en retrouve les symptômes dans l’histoire et dans d’autres lieux, d’autres sociétés, on les y classe cependant différemment : ainsi tel délire pouvait relever en Grèce antique de la mélancolie (Arétée de Cappadoce), affection qui regroupait en revanche des symptômes que nous inclurions aujourd’hui plutôt dans la catégorie de la dépression. A l’inverse, dans certaines sociétés animistes comme les communautés Vaudou Haïtiennes décrites par Louis Mars dans les années 50, le même type de délires sera interprété comme une possession par un esprit ou un ancêtre et s’inscrit de ce fait dans un système magico-religieux complètement étranger à nos classifications scientifiques.

Mais la question fatidique qu’on se pose finalement c’est : qui a raison ? Alors on va dire, ben c’est forcément nous, nous sommes rationnels, on a des vrais scientifiques sérieux qui étudient tout ça, rien à voir avec des chamans un peu étranges qui parlent aux dieux après avoir fumé un gros calumet.. Soyons sérieux.

Sauf que… il y a des gens plutôt sérieux eux aussi qui viennent titiller nos certitudes, et ceux-là se revendiquent d’un courant qu’on appelle l’ethnopsychiatrie, la psychiatrie transculturelle ou comparée enfin, je vous passe les subtilités de définition et d’approche, mais dont l’idée, pour résumer, c’est de prendre au sérieux ces conceptions étrangères à la psychiatrie occidentale, en se fondant sur un constat assez simple finalement : toute folie s’inscrit dans une société, et par rapport à celle-ci – pour comprendre le malade et donc pouvoir le soigner, il faut d’abord comprendre globalement la société dans laquelle il vit, la culture dans laquelle il s’inscrit, et plus spécifiquement le rapport particulier que cette société entretient avec ses malades : comment elle les identifie et les traite.

Évidemment, il ne s’agit pas de tomber dans un relativisme excessif qui conduirait à accorder un même crédit à toute représentation de la folie, et surtout à toute thérapeutique du moment qu’elle est « traditionnelle ». Mais c’est admettre que ces conceptions culturelles influencent le vécu même de la maladie mentale par le sujet, et dès lors les moyens de la guérir : un adepte du Candomblé brésilien peut véritablement se sentir possédé par une divinité et agir comme tel (V. les travaux de R.Bastide et P.Verger); un catholique peut véritablement se sentir investi par un saint, dans un délire peut-être équivalent selon nos classifications scientifiques, mais dans des formes en réalité très différentes et avec des présupposés étiologiques tout aussi divergents. En ce sens l’anormalité psychopathologique reste, dans une certaine mesure, culturellement normée. Une thérapie magico-religieuse traditionnelle peut donc parfois avoir autant d’effets curatifs qu’une psychothérapie classique, voire davantage selon certains auteurs (des anciens comme G. Devereux ou H.Collomb, aux plus récents comme T. Nathan ; pour une approche critique, v. par exemple E.Roudinesco, D.Fassin, R.Rechtman…). Puisqu’in fine tout se passe dans la tête du malade, si une thérapie magique fait sens pour lui, manie les symboles de sa culture, et les ré-agence de la bonne manière, il n’est pas aberrant qu’elle puisse effectivement résoudre ou prévenir les conflits intérieurs qui affectent ce malade. D’autant plus qu’elle renforce un certain ordre social dont le maintien est essentiel à l’équilibre psychique des individus – l’anomie (ou le déficit de structure sociale) étant un facteur reconnu de troubles mentaux (E.Durkheim). Autant d’aspects culturels et sociaux à ne surtout pas négliger.

Alors, au final, qui a raison ? Tel malade est-il plutôt schizophrène ou possédé ? J’ai envie de répondre : les deux mon capitaine ! Et peut-être qu’en fait, la question est ailleurs. A l’heure de la dite « crise migratoire », avec l’arrivée de nombreux jeunes traumatisés par des périples qu’on a même du mal à imaginer, le sujet est bel et bien d’importance.

Sources

  • Marc-Antoine Crocq, « 1. La schizophrénie – histoire du concept et évolution de la nosographie », in Jean Daléry et al., Pathologies schizophréniques, Lavoisier « Psychiatrie », 2012, p. 5-17
  • Richard Rechtman, « Chapitre 13. Introduction à l’ethnopsychiatrie », in Vassilis Kapsambelis, Manuel de psychiatrie clinique et psychopathologique de l’adulte, Presses Universitaires de France « Quadrige », 2012, p. 213-228
  • François Laplantine, « Pour une ethnopsychiatrie critique », VST – Vie sociale et traitements 2002/1 (n o 73), p. 28-33
  • Stéphane Boussat, Psychiatries « transes-culturelles » , Perspectives Psy 2005/1 (Vol. 44), p. 14-30
  • Tobie Nathan, « Psychothérapie et politique. Les enjeux théoriques, institutionnels et politiques de l’ethnopsychiatrie », Genèses 2000/1 (n o 38), p. 136-159