Science et bêtise humaine : « alors finalement, mes recherches sont-elles éthiques ? »

Bénévole du Labo des savoirs à ses heures perdues (et même président de l’association!), Jérémy Freixas est doctorant en microélectronique/matériaux. A la radio, il nous arrive de le taquiner sur les sources de financement de sa thèse.

Des batteries, plus écologiques, ça intéresse pas mal l’armée.

Alors Jérémy réfléchit. Jérémy prend du recul. Puis finalement il fonce. Jérémy fait-il une bêtise ?

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Dans cette première chronique de 2018, je voulais tenter un exercice un peu particulier.

Je vais vous parler de ce je ne sais pas.

Il y a 4 ans, quand je cherchai une thèse, je ne savais pas ce que cela voulait dire d’être financé par le ministère de la défense.

Bon, je n’étais pas non plus naïf, avoir une financement de la défense c’est participer au développement de systèmes à usages potentiellement militaires. Est-ce éthique ? Je n’en savais rien.

Alors pour me rassurer, je me suis dit que :
un, je devais faire confiance à mes encadrants
deux, pleins de projets sont financés de cette façon, alors où est le mal à cela ?
et trois, de nombreux systèmes ont été développés d’abord pour des usages militaires pour finir dans notre quotidien

Après tout ce chemin, je peux dire que :

  • un, je fais toujours confiance à mes encadrants, big up à mes chefs
  • deux, l’armée est à ce jour un des plus gros financeurs de la recherche publique en France, avec chaque année plusieurs centaines de millions d’euros pour financer thèses, ANR, projets de maturation, etc. Ils ont les moyens, et la philosophie : une vision moyen terme, sur à 15 à 20 ans, et l’objectif de transformer environ 10% en applications pour le terrain, ce qui laisse tout de même beaucoup de place à l’expérimentation.

Tu m’étonnes que tout le monde veut travailler avec eux !

  • trois, l’écrasante majorité des projets est cofinancée par un organisme civil. Ces projets concernent la santé, les sciences humaines et sociales, les matériaux, l’énergie, l’informatique, etc. Il y a donc une certaine volonté d’ouverture. Bien qu’avec cette visée militaire, des restrictions de diffusions peuvent se poser en cas de sujet sensible.
Alors, finalement, est-ce éthique ? Je n’en sais rien.

Il y a 3 ans, quand j’ai commencé à me lancer corps et âme dans la recherche, j’étais très enthousiaste. Toutes les publications commençaient par “cette technologie est écologique”, “elle est compatible avec les objectifs de développement durable”, “elle est peu toxique”, etc. Pour vous la faire courte, je travaille sur une technologie de batterie qui pourrait succéder au lithium-ion. Lithium-ion qui est en effet très compliqué à recycler et composé de matériaux comme le cobalt qui est à l’origine de désastres humains et environnementaux.

Cette autre technologie utilise tout de même des métaux, notamment du zinc et de l’aluminium. L’aluminium. Après être tombé sur un reportage évoquant la quantité incroyable d’énergie nécessaire pour sa fabrication et la toxicité des boues rouges rejetées dans la Méditerranée, j’étais de moins en moins convaincu de l’aspect durable de ce projet.

Surtout : des batteries pour quoi faire ? Des petits objets connectés, qu’on met partout avec des utilisations parfois très discutables ? Pour finir ensuite en déchets que l’on sait à peine mieux traiter que les batteries lithium-ion ?
Je ne veux pas faire l’anti-technologie primaire, mais je me suis fais mienne cette phrase de Nicolas Roussel, directeur de recherche à l’INRIA sur les interactions entre les hommes et les machines :

La technologie n’est pas quelque chose qui arrive, mais qui se décide”.

A-t-on vraiment donc besoin de toutes ces choses formidables qu’on nous promet dans les labos ?

Bien sûr, le tableau n’est pas noir : on fait des choses incroyables avec des batteries, surtout dans les endroits où l’énergie est très peu accessible. Et la technologie que j’étudie est effectivement moins polluante.

Au passage, un iPhone 6 consomme 50 fois moins d’électricité qu’un ordinateur de bureau, pour des tâches assez comparables. Cela vaudrait le coup de faire un bilan complet sur la fabrication et l’utilisation de tels objets.

Alors, finalement, est-ce éthique ? Je n’en sais rien.

Il y a un an, je ne savais pas encore qu’il existait une charte de déontologie des chercheurs, mise au point par le CNRS en 2015. Cette charte a été mise en place par le COMETS : Comité d’éthique du CNRS. On peut aller voir son site, et là petite déception : il n’y a pas grand chose. Si jamais le COMETS nous écoute : il y a trop de pages en constructions sur votre site web ! Mais il n’y a pas rien non plus, de nombreuses réflexions, mais portant majoritairement sur la déontologie.

Alors, la déontologie n’est pas très éloignée de l’éthique : elle regroupe tous les grands principes de la profession.
Si l’on regarde la déclaration de Singapour, déclaration internationale au sujet de l’intégrité des chercheurs, sur laquelle repose notre charte du CNRS, on y retrouve : la fiabilité, le respect des règles, la méthodologie, la conservation des données, la communication des travaux, les déclarations de conflits d’intérêt, l’évaluation par les pairs, la communication envers le public, bref : tout ce qui fait la méthode scientifique. Là, je vous redirige vers l’émission de décembre sur le sujet.

[PODCAST] Du questionnement au résultat : la méthode scientifique

On y trouve un dernier paragraphe intéressant :

Recherche et Société : les institutions de recherche et les chercheurs doivent reconnaître qu’ils ont une obligation éthique de prendre en compte le rapport bénéfices/risques liés à leurs travaux.”

Voilà ! On y est ! par contre, il n’y a qu’un paragraphe sur les 14 à ce sujet. Et il n’y a pas de méthode miracle proposée. Ni de pistes de réflexion.

Des comités d’éthique se sont développés dans des thématiques sensibles, notamment autour du vivant. Mais dans la plupart des autres domaines, peu d’initiatives sont connues. Alors comment fait-on de la recherche éthique ? Je n’en sais rien.

Alors finalement, mes recherches sont-elles éthiques ?

La solution la plus simple serait d’avoir une grille d’analyse, pour pouvoir apposer un label sur un projet. Max Haavelar, si tu m’entends, il y a peut-être un nouveau label à créer ! Mais est-ce si simple à définir ?

La solution la plus efficace serait d’avoir peut-être des espaces de dialogue. On le sait au moins depuis Frankenstein, ce sont les intentions des scientifiques qui peuvent être bien plus discutables que l’objet de leur recherche. A quel point sont-ils responsables ? A quel point la société se repose-t-elle sur “le progrès scientifique” en cherchant finalement à l’orienter ? Peut-on vraiment avoir le contrôle de A à Z dès lors que :

  • les financeurs imposent des contraintes
  • les industriels et le reste de la société qui va bénéficier des savoirs issus de cette recherche suivent leurs rationalités propres (rationalité économique, consumériste, etc)
  • les comités d’éthiques ont une visibilité limitée…

Nous, scientifiques, avons besoin de vous !

Législatrices, législateurs, c’est à vous d’orienter les financements pour garantir l’indépendance des scientifiques. C’est à vous de porter le cadre de ces débats. Cher François de Rugy, votre permanence est à deux pas des locaux de Prun’, si vous souhaitez en discuter, on est dans le coin.

Auditeurs, auditrices, c’est à vous de me dire ce que vous pensez de nos recherches. C’est aussi à vous de faire pression sur vos élu.e.s pour que ces questions là soient mises en avant. Promis, j’enverrai le texte de cette chronique à ma députée.

Et enfin, chèr.e.s scientifiques qui nous écoutez, continuez de ne pas savoir si vos recherches sont éthiques et de vous poser des questions : c’est la seule façon que j’ai trouvé pour entretenir cette réflexion.