« Selon une étude »… mieux vaut s’éloigner des explications simplistes

Dans les communes qui abritent le plus de cigognes, la natalité est plus élevée que dans le reste du pays. Cela a bel et bien été observé. Doit-on en conclure que les cigognes apportent les bébés ?

Gare aux liens de de corrélations et de causalités. Ils sont nombreux dans les études scientifiques, et parfois même tournés en dérision, alors mieux vaut garder son esprit critique.

Selon une étude, vous allez aimer cette chronique… signée Marion Tournemine

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Selon une étude, l’utilisation de la phrase d’accroche « selon une étude » dans les médias est bien trop utilisée. En effet, nombreux sont les journaux, qui sous couvert de sensationnalisme affiche en titre ou encart gras, avec une typographie racoleuse, que « selon une étude », appuyée de pourcentage, blablabla et blablabla.

Vous me trouvez de mauvaise foi ? Bon d’accord, mea culpa. Mais c’est tout de même agaçant d’être assommé de sondages, et d’études en tous genres à chaque fois qu’un papier (mais ça marche aussi pour la télé), tente de justifier son propos.

L’étude scientifique tend à donner du crédit à ce que l’on raconte, et par ailleurs, prenez toujours le temps de vérifier les sources de ces études, et si vous avez un peu de temps encore, d’en vérifier la méthodologie. Parce que bien souvent, on s’arrange pour faire dire aux chiffres ce que justement on cherchait à démontrer.

Je vais vous parler d’un ennemi juré de l’objectivité scientifique qu’on appelle en zététique l’ « effet cigogne ». Oulala, que de gros mots d’un coup : la zététique pour commencer est définie comme l’art du doute par Henri Broch, docteur en sciences et biophysicien. L’effet cigogne quant à lui définit le fait de confondre corrélation et causalité, on raisonne selon le sophisme qui consiste à prétendre que si deux événements sont corrélés alors il y a un lien de cause à effet entre les deux, Cum hoc ergo propter hoc (latin signifiant « avec ceci, donc à cause de ceci »). Le contraire étant Cum hoc sed non propter hoc, la corrélation n’entraîne pas la causalité.

Comme nous sommes dans une émission de vulgarisation scientifique je vais essayer d’éclaircir un peu tout ça, sans causer de tord à mon propos. Pour ce faire, je vais prendre quelques exemples du site spurious-correlations, un site qui recense un tas de corrélations saugrenues.

Une corrélation est une mesure du lien statistique entre deux variables, et ces deux variables sont corrélées positivement si elles évoluent de façon similaire, on peut le voir graphiquement en représentant des courbes d’évolution qui se chevauche par exemple. De cette manière, sur le site spurious-correlations, on peut voir que « le taux de divorce dans le Maine est corrélé au taux de consommation de margarine par personne », ou que « l’âge de Miss America est corrélé au taux de meurtre par ébouillantage ou vapeur chaude ». Voilà, ça veut juste dire que si l’on trace les courbes statistiques de chaque variable, on y trouve une similitude, cela ne viendrait pas à l’esprit de dire que plus Miss America est âgée, plus il y a de meurtre par ébouillantage, on ne suppose pas un lien de causalité. Une causalité entre deux phénomène sous tend qu’un changement du premier entraine un changement du second.

Mais notre cerveau nous tend parfois des pièges. Il se peut que lors d’une corrélation entre deux phénomènes, nos croyances personnelles interviennent, et c’est la catastrophe, d’un point de vue scientifique. Par exemple, vous avez peut être déjà lu cette analyse de Baptiste Coulmont, sociologue, qui établissait la corrélation entre les prénoms des élèves et les mentions TB obtenues au baccalauréat. On constate sur son nuage de points que les Madeleines, Agathe ou Côme sont dans le haut du panier statistique en obtenant la mention très bien pour 25% d’entre eux, contre moins d’1% pour les Christopher, Yacine et Cindy. C’est un constat. Qui traduit bien des choses et que l’on peut interpréter de bien des façon d’un point de vue sociologique, mais qu’on ne peut surtout pas traduire par « la liste des prénoms pour avoir mention ‘Très Bien’ au bac » titre d’un article de Slate au passage, parce que non, ce n’est pas parce que vous allez appeler votre fille Madeleine qu’elle aura 25% de chance d’avoir une mention très bien au bac, il n’y a pas de relation de causalité. Et c’est pourtant bien ce que le titre de l’article laisse entendre. Vous commencez à voir le problème ?

J’illustre encore un peu plus avec un article du blog de Yann Kindo pour Médiapart qui se moque un peu méchamment peut être de Vandana Shiva, écologiste indienne qui a reçu le prix Nobel alternatif en 1993. Pour faire simple, Vandana Shiva explique que la hausse de l’autisme est due aux OGM. En effet, la courbe statistique du nombre de diagnostics d’enfants autistes et celle du nombre de ventes d’OGM sont magnifiquement corrélées. Le problème, c’est que Vandana Shiva est une défenseuse anti-OGM (et attention, je ne la blâme pas, j’essaye ici de rester objective, mon avis est mis de côté), alors peut être que cette corrélation l’arrange et que de ce fait, elle en conclut que la hausse des ventes d’OGM entraîne une augmentation des diagnostics d’autisme. Et on pourrait être nombreux à comprendre la même chose, parce que cela fait appel à nos convictions personnelles, nos émotions. Or la science, ne laisse pas de place à tout cela, pas dans l’interprétation de résultats. Et parfois le problème est que lorsqu’on critique une méthode scientifique, on crie au complot et on est accusé de prendre partie pour le parti visé, ainsi Yann Kindo a été accusé (dans les commentaires qu’on peut voir en bas) de travailler pour Monsanto par exemple. Ce qui me permet de rappeler au passage, qu’il faut toujours s’interroger sur les possibles conflits d’intérêt chez les auteurs d’études.

C’est là que ça devient compliqué ! Comment faire le tri dans l’information, un raisonnement par l’absurde peut être ? En adoptant les mêmes procédés on peut corréler statistiquement l’utilisation de crème solaire et le risque de cancer de la peau. Pour autant, on ne peut pas dire que mettre de la crème solaire donne le cancer, ces deux variables sont peut être simplement la conséquence d’une même cause tout autre: l’exposition au soleil (la variable explicative cachée). Peut être que le nombre de diagnostic d’autisme augmente parce que les méthodes de diagnostic sont plus performantes… Attention, je ne suis pas en train de dire que ce que dit Vandana Shiva est entièrement faux ! Mais la seule corrélation énoncée ne suffit pas à dire que c’est vrai, il faudrait pousser les études un peu plus loin, voir des réactions in vivo sur des organismes par exemple, que sais-je… Établir une corrélation entre deux données peut être le point de départ d’une recherche mais ne suffit pas à elle seule à faire preuve.

Savez-vous d’ailleurs d’où vient le nom de cet « effet cigogne » ? Il se trouve que dans les communes qui abritent les cigognes, la natalité est plus élevée que dans le reste du pays. Cela a bel et bien été observé. Doit-on en conclure que les cigognes apportent les bébés ? Peut être pas : les cigognes nichent de préférence dans les villages plutôt que dans les grandes agglomérations, et il se trouve que la natalité est plus forte en milieu rural que dans les villes. Voilà pourquoi l’on nomme « effet cigogne » cette tendance à confondre corrélation et causalité.

Vous l’aurez compris, il faut se méfier de l’effet cigogne, se méfier de l’interprétation sans laisser interférer nos émotions et nos convictions intimes. Rappelez vous ceci : le fait de dormir avec des chaussures est corrélé au fait de se réveiller avec le mal de tête. Peut-on en conclure que dormir avec des chaussures fait mal à la tête ? Pas si sûr, une explication plus vraisemblable est que ces deux événements font suite à des soirées trop arrosées par exemple.

Autre exemple de mauvaise interprétation. L’été 2016, on a pu lire dans de nombreux journaux en gros titre : « Cancer du sein, redouter les effets secondaires du traitement favorise leur apparition » (France soir) ou encore « Traitement du cancer, la peur multiplie les effets secondaires » (Le Figaro) ou bien encore « cancer du sein : quand les craintes des patientes augmentent les mauvais effets des traitements » (20 minutes), et j’en passe… Pas l’once d’un conditionnel, pas l’once de mesure, mais plutôt du sensationnalisme et un titre qui fait peur. La suite des ces articles faisait référence à une étude publiée dans la revue la revue Annals of Oncology qui questionnait le problème de l’appréhension sur les effets secondaires des traitements. Alors qu’on pouvait lire dans certains articles qu’une causalité existait entre les anticipations des patientes et la survenue d’effets secondaires, qui seraient « presque doublés » chez les patientes les redoutant le plus, l’article de base concluait qu’anticiper des effets indésirables pourrait expliquer seulement 3% de leur variance à 3 mois, et 6% au bout de 2 ans. L’anticipation des patientes n’expliquerait au mieux que 3 à 6% de la différence constatée sur la fréquence des effets secondaires. Sans mentionner les biais et erreurs méthodologiques. On a au départ une étude scientifique discutable bien qu’elle soulève une question légitime, et on veut en faire des clics, on s’arrange pour lui faire dire ce qu’on veut.

Alors la science et les études à tout va pour justifier des dires, pourquoi pas, mais attention à ne pas tout déformer. La recherche scientifique au service du grand public, la vulgarisation scientifique, oui, mais sans abuser de procédés sournois s’il vous plaît. Enfin, en ce qui nous concerne, lecteurs, spectateurs, sachons garder un œil critique, sachons laisser nos émotions et nos avis préconçus de côté, sinon on finira toujours par trouver une étude qui nous donnera raison, ou plutôt on arrivera à lui faire dire ce qu’on veut pour avoir raison, au détriment de la vérité.

Erratum : une erreur s’est glissée dans la chronique audio, on dit bien « zéTétique ».