Où vous situez-vous sur l’échelle de l’amour, d’après cette étude américaine des années 70 ?

L’amour est une chose qu’on ne peut pas vraiment quantifier, mais finalement est-ce vraiment un problème ?

Oui ! pour Zick Rubin, chercheur en psychologie, un phénomène observable doit être mesurable. Il est l’un des pionniers dans le domaine et cette chronique est l’occasion de revenir sur sa démarche pour arriver à une sorte “d’échelle de l’amour”.

Les questions à se poser pour déterminer la force de son amour : avoir spontanément envie de réconforter son/sa partenaire en cas de grosse déprime, arriver à facilement ignorer ses défauts, être possessif/ve, se sentir responsable de son bien-être, tout lui pardonner, être bien juste en la/le regardant, se sentir mal/misérable/délaissé sans lui/elle, etc.

Arriverez-vous à passer le test ?

Une chronique de Jérémy Freixas 

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On parle d’amour depuis 6 minutes, mais finalement qu’est-ce que l’amour ? et comment le mesure-t-on ? Jusqu’à présent, la seule façon un peu sérieuse que j’avais en tête pour répondre à ces questions, c’était d’envoyer un SMS très coûteux en regardant la pub sur W9.

Et puis, par un hasard un forcé, en tapant “romantic love” dans Google Scholar (le moteur de recherche des trucs scientifiques de Google), je suis tombé sur un drôle d’article, Measurement of romantic love. Excusez mon anglais, pour le peine je vous le traduis : la mesure de l’amour romantique. Ça avait l’air d’un article assez reconnu, cité plus de 1000 fois, mais peut-être un peu vieillot pour un concept pas mal lié aux normes sociales : il a été écrit en 1970.

L’objectif de l’auteur, Zick Rubin, est de répondre à la question suivante : peut-on donner une définition de l’amour ? et si oui, peut-on le mesurer ?

L’hypothèse de départ est la suivante : l’amour peut être conceptualisé de manière claire et mesurable. C’est quelque chose de plus large qu’une émotion ou un besoin. Et c’est aussi quelque chose de plus restreint qu’un aspect de nos personnalités.

Rubin propose la définition suivante :

L’amour est l’attitude d’une personne envers une autre, cette attitude incluant des prédispositions à penser, ressentir et se comporter d’une certaine façon envers cette personne”

Ça reste très large, et cela peut correspondre à différentes formes d’amour : aimer ses enfants, aimer son époux, aimer Dieu, etc.

L’amour romantique sera défini de cette façon : “l’amour entre deux personnes de sexe opposé non-mariées, qui pourrait possiblement mener au mariage”. Je vous rappelle qu’on est aux Etats-Unis en 1970.

Comment va-t-il s’y prendre ?

La première étape va être d’éplucher la littérature (principalement en sociologie et en psychologie) pour trouver des critères.

Il a été ensuite demandé à différents étudiants et personnels de l’université de classer ces critères en deux groupes : l’amour romantique (loving) et l’amour amical (liking).

Après traitement statistique, deux questionnaires sont mis en place, permettant de mesurer ces deux “phénomènes”. Une sorte d’échelle de l’amour et d’amitié.

Des couples d’étudiants ont ensuite été recrutés par “des affiches ou des annonces dans les journaux”. Chaque nana et chaque mec de chaque couple ont répondu individuellement à cette enquête. Il leur a été demandé de répondre aux deux questionnaires une première fois en pensant à leur partenaire, puis en pensant à un/e ami/e proche. Quelques infos sur leur relation leur ont été aussi demandées

L’idée était la suivante :
1- montrer que ces deux échelles permettent de mesurer deux choses différentes : en gros, si vous avez un haut score sur l’échelle de l’amour, cela correspond bien à une relation romantique et non amicale
2- essayer d’établir un lien entre l’intensité du résultat obtenu avec le questionnaire et la force de la relation : en gros, si vous êtes haut sur l’échelle de l’amour, c’est bien parce que vous être profondément amoureux/se de votre partenaire

Je vous épargne les analyses statistiques, le résultat est : ça marche !
Les deux échelles permettent bien :
1- de différencier amour romantique et amour amical
2- d’en mesurer l’intensité

La dernière étape de cette étude est : peut-on maintenant utiliser cette échelle pour prédire la relation entre deux personnes ? Jouer un peu les cupidons en quelque sorte.

Quand on regarde les critères de cette échelle de l’amour, il y en a plusieurs qui rentrent dans une grande catégorie : “relation exclusive et assimilation”. Cela fait référence par exemple aux déclarations : “je me sens très possessif dans ma relation avec ___” ou “je peux me confier à ____ à propos de tout”.

Vu que cette composante est importante dans la quantification de l’amour, l’auteur a fait l’hypothèse suivante : deux personnes amoureuses vont plus se regarder dans les yeux que deux personnes avec une relation autre.

Là encore, ça marche !

Pour mesurer cela, il va reprendre les couples précédemment impliqués. Il va les diviser en deux : un groupe où les partenaires vont rester en couple, et un groupe où les partenaires vont être séparés et chacun associé à un autre (avec qui il n’est pas en couple donc). Les binômes vont donc être assis face à face autour d’une table, dans une salle, et on leur dit la chose suivante :

“On va vous demander de lire ce passage sur le mariage puis ensuite d’en discuter. La session va être enregistrée. Cela va demander un peu d’installation de matériel, on va donc devoir vous abandonner quelques minutes avant de commencer pour tout régler. Vous pouvez faire ce que vous voulez en attendant, sauf discuter du sujet qu’on va ensuite aborder ensemble”.

Et pendant ce temps de flottement, deux observateurs situés derrière un miroir sans teint vont mesurer le temps où l’un va regarder l’autre. Ils disposent chacun d’un bouton sur lequel ils appuient pour faire cette mesure. Quand les deux boutons sont enclenchés, bingo, les deux sujets se regardent dans les yeux.

Les résultats sont les suivants :
– les couples avec un score élevé sur l’échelle de l’amour se regardent plus que les couples avec un score plus faible
– les couples avec un score élevé se regardent plus que les binômes non en couple
– et une petite déclaration bonus : les femmes regardent plus les hommes dans les yeux que les hommes ne regardent les femmes, ce qui est attribué à une compétence acquise en “communication sociale”, vous en ferez ce que vous voulez. Je vous rappelle encore une fois qu’on est dans les US des années 70.

Si vous avez un psychologue ou un sociologue sous la main, il pourra vous en dire sûrement plus sur le contexte de cette étude ainsi que les éventuelles mises à jour qu’il y a pu y avoir depuis.

Je trouvais ça assez marrant comme anecdote, et surtout frappant de voir que pour étudier ce phénomène sous un regard de psychologie sociale, un protocole mettant en jeu le corps a été mis en place.