Sociologie du mythe

Une chronique de Tom Naimi

Le propre de l’humain ne serait-il pas cette capacité à créer des fictions collective auxquelles il croit ? Comment imaginer une société sans histoires ? Des histoires pour justifier un pouvoir, des histoires pour donner un sens à nos actes, des histoires pour raconter l’identité et la différence ?

Au sein de ces fictions, les mythes ont un statut particulier. On rappelle souvent qu’avant l’émergence de la pensée scientifique, avant le désenchantement du monde, les mythes servaient à expliquer le monde, à interpréter les causes de tel phénomène naturel,  permettant parfois en retour d’agir (ou de croire agir) sur ceux-ci. L’interprétation de ces phénomènes en termes d’esprits ou de divinités a d’ailleurs été analysée par la psychologie évolutionnaire comme résultant de l’évolution cognitive de l’Homme : la religion et donc les mythes seraient ainsi les sous-produits d’un avantage évolutif consistant à surinterpéter les évènements comme produit de la volonté d’un agent, de manière à assurer un plus grand nombre de faux-positifs que de faux-négatif. Plus simplement, il valait mieux supposer que le bruissement des feuilles venait d’un dangereux tigre à dent de sabre plutôt que du vent : on ne perd pas grand-chose à se tromper. L’inverse, par contre, est plus problématique… et réduit fatalement nos chances de procréer. C’est l’hypothèse dite du « détecteur d’agent hyperactif » ou Hyperactive Agency Detection Device.

Mais les mythes ont un rôle plus profond, non seulement explicatif mais également normatif. Ce n’est pas pour rien que l’on parle souvent de « mythe fondateur » : les mythes racontent l’origine, celle du monde (cosmogonie) ou simplement celle d’une société donnée – ce qu’ils fondent est alors un ordre social, ils délimitent le domaine du sacré et celui du profane, l’autorisé et l’interdit, l’ami et l’ennemi… Rejoués au cours de rituels, ces mythes originels avaient un peu comme une fonction de reset : la société venait se régénérer (au sens propre- renaitre) en jouant les vieux mythes, de manière à briser la linéarité du temps, à le rendre circulaire. Et pourquoi cela ? Parce que les hommes ont peur de la mort, et que dans un cercle il n’y a pas de début ni de fin. C’est en tout cas la thèse de « l’éternel de retour » que défendait l’historien des religions Mircea Eliade. Il dérivait de là l’anxiété de l’homme moderne. D’un côté l’idéologie du progrès avait imposé une bonne fois pour toute la linéarité du temps, et de l’autre le déclin de la foi religieuse hypothéquait la perspective d’une vie après la mort. La mort des mythes aurait donc signé le triomphe de la mort.

Mais sont-ils vraiment morts, ces mythes ? Pour Gérard Bouchard, la réponse est non. Pour lui, et je le cite, « il n’y a pas de société sans mythe, seulement des sociétés qui se donnent l’illusion de ne pas en avoir ». Dans son article « Pour une nouvelle sociologie des mythes sociaux », il note qu’en réalité toute société, aujourd’hui encore, dispose d’un ou plusieurs fonds commun de références sacralisé, nourrissant des valeurs spécifiques, des attitudes, en bref des structures mentales particulières. Ces mythes sociaux s’enracinent dans des éléments historiques, indispensables à leur caractère originel, à leur valeur fondatrice ; mais précisément cette valeur fondatrice relève d’une construction sociale, de jeux d’appropriation et d’interprétation qui leur insuffle un sens donné. Aussi le mythe donne-t-il l’illusion d’être statique, il relève de l’évidence pour ceux qui y adhèrent, alors qu’il se révèle dynamique aux yeux du sociologue. L’exemple le plus frappant est sûrement celui du nationalisme ; la nation est perçue comme immémoriale, éternelle alors qu’elle ne devient une réalité tangible qu’au cours du XIXe s ; elle est fortement ritualisée (commémorations, levées de drapeaux…) et sacralisée (qui ose refuser de chanter la marseillaise ?)… La nation parait reproduire l’aspect cyclique des anciens mythes : étymologiquement, la nation est la naissance, l’origine… et on comprend alors qu’elle réussisse aussi bien à repousser la peur de la mort : quelque part, mourir pour la nation ou la patrie, c’est mourir pour renaître

Ainsi donc on peut dire que les mythes au sens large, d’hier à aujourd’hui, constituent en quelque sorte la toile de fond de notre univers, de nos sociétés ; et qu’ils semblent en premier lieu répondre à cette angoisse existentielle qu’engendre la conscience de notre finitude. Le projet transhumaniste de « tuer la mort », prophétisé pour la fin du siècle par Ray Kurzweil en 2015, pourrait bien alors signifier beaucoup plus qu’il n’y paraît.