Les abstinences : de nouvelles pratiques sexuelles ?

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D'après le rapport "Contexte des sexualités en France” de l’INSERM sortie en novembre 2024, près de 80% des personnes déclarent avoir eu une activité sexuelle dans les 12 derniers mois alors que ce chiffre était de 86% en 2006 et de 89% en 1990. Mais sait-on des 20% qui déclarent ne pas avoir eu de rapports sexuels dans les 12 derniers mois ?

Cet article est une retranscription d’une chronique de Julie Hemmerlin, diffusé dans l’émission spéciale St Valentin de février 2025 « 2025 et les nouvelles sexualités ». En plus du rapport de l’INSERM « Contexte des sexualités en France”, cette chronique se repose sur le livre “Nos corps abstinents” d’Emmanuelle Richard, bien que ce livre n’est pas un ouvrage scientifique.


Des chiffres sur la pratique sexuelle en baisse

Un des résultats qui a fait le tour des JT et des plateaux télé après la publication du rapport de l’INSERM, c’est celui-là : en moyenne les adultes français auraient moins de rapports sexuels. En effet, si on prend les données hommes et femmes confondus, environ 80% des personnes déclarent avoir eu une activité sexuelle dans les 12 derniers mois, alors que ce chiffre était de 86% en 2006 et de presque 90% en 1990. Ça baisse, mais les auteurs et autrices du rapport ne sont pas pour autant alarmés, contrairement à certains qui y voient déjà un coup dur pour le “réarmement démographique”. Le rapport mentionne également que ce phénomène se produit dans d’autres pays occidentaux, la Grande Bretagne et les États Unis notamment.

80% d’actifs sexuels donc 20% d’abstinents ?

Le rapport de l’INSERM ne demande pas aux participants leur définition de rapport sexuel, ni ne pose de périmètre pour l’enquête. C’est le cas de la plupart des études sur les pratiques sexuelles. Néanmoins, deux études britanniques de 2019 (Ueda & Mercer, 2019 ; Wellings et collègues, 2019) posent la définition suivante : il s’agit de rapports soient oraux, vaginaux ou anaux. Ça inclut toutes les sexualités, et pas seulement les pénétratives. Cependant, ces études sont très quantitatives et assez « froides » car elles nous en apprennent peu sur les raisons qui expliquent la baisse, voire l’absence, d’activité sexuelle.

Une première raison de faire partie de ces 20% de personnes n’ayant pas eu de rapports sexuels dans les 12 derniers mois, c’est tout simplement de n’avoir encore jamais eu de rapports sexuels, que ce soit choisi ou contraint. En effet, un des premiers résultats du rapport de l’INSERM est le recul de l’âge auquel on a notre premier rapport sexuel, qui est presque de 18 ans en 2023.

Une deuxième raison de se retrouver dans ces 20% serait d’être asexuel·le. Le chercheur américain Winer définit, dans une revue de la littérature récente (2024), l’asexualité comme une identité sexuelle qui renvoie au fait de ne pas ressentir de désir ou d’intérêt sexuel (ce qu’on appelle la libido), ou d’en ressentir très peu. Malgré tout, les personnes asexuelles peuvent aimer au sens romantique (avoir des sentiments) et avoir des relations qu’on appelle platoniques. D’ailleurs, l’absence de relations sexuelles ne signifie pas forcément absence d’affection physique. Dans le livre « Nos corps abstinents » d’Emmanuelle Richard, on retrouve l’exemple de Dalva dont la compagne est asexuelle, ce qui n’empêche pas le couple d’avoir beaucoup de gestes de tendresse et d’être très tactiles.

Une troisième raison de faire partie de ces 20% n’ayant pas eu de rapports sexuels dans les 12 derniers mois c’est d’être abstinents, sans être asexuel·le. L’abstinence peut être choisie ou subie. L’abstinence peut regrouper des personnes qui ont déjà eu des rapports sexuels, plus ou moins fréquemment, et qui traversent des périodes sans rapports sexuels, avec un désir toujours présent ou avec un désir perdu, qui reviendra un jour, ou non. L’abstinence peut concerner des personnes seules, comme en couple. Que ce soit aux États Unis (Twenge, Sherman & Wells, 2017) ou en Grande Bretagne (Wellings et al., 2019), l’augmentation de l’inactivité sexuelle toucherait davantage les personnes ayant un·e partenaire (qu’elles soient mariées et/ou qu’elles vivent ensemble). Ce qui n’est a priori pas le cas en France, d’après le rapport de l’INSERM.

Une étude britannique (Ueda & Mercer, 2019) rapporte que la majorité des personnes ayant déjà eu des rapports auparavant mais étant inactives sexuelles sont satisfaites de leur abstinence. Cette étude discute aussi des facteurs associés à l’inactivité sexuelle comme : avoir une religion, être une personne racisée, être une personne sans emploi, être une personne en surpoids ou de petite taille… En Grande Bretagne, si on a une de ces caractéristiques, ou qu’on en cumule, on a plus de chances d’être sexuellement inactif/inactive. Mais ce qu’il manque dans ce type d’étude quantitative est l’agentivité des personnes : sont-elles actrices de leur inactivité sexuelle, est-ce un choix ou alors est-ce subi ?

Des raisons multiples d’être abstinent

Pour répondre à ces questions, le livre “Nos corps abstinents” d’Emmanuelle Richard est intéressant. Bien qu’il ne soit pas l’aboutissement d’un travail scientifique, ce livre a le mérite de mettre en lumière la pluralité des situations que recouvrent les abstinences. “Nos corps abstinents” est un résumé des 37 entretiens que l’autrice a menés. On découvre dans ce livre que les raisons de l’abstinence peuvent être multiples : manque de possibilités, à cause d’un deuil ou de la prise de médicaments (comme les anxiolytiques et antidépresseurs) qui impactent la libido, suite à une rupture amoureuse douloureuse, à cause d’un rapport difficile à son corps avec des troubles du comportement alimentaire, suite à des violences sexuelles, incestes ou viols, en réaction à l’injonction au désir ou aux normes de performances supposées, suite à des difficultés sexuelles comme le vaginisme ou l’éjaculation précoce, avoir un âge avancé, etc.

Toutes les personnes interrogées par Emmanuelle Richard vivent des abstinences plus ou moins longues selon leur vécu, de quelques semaines à plusieurs années, et cela peut être chronique ou ponctuel. Beaucoup de personnes parlent également de ce qu’elles ont gagné pendant ces moments d’abstinence et de ce que ça leur a permis de faire : notamment, se recentrer sur soi, prendre soin de soi, mieux se comprendre et analyser ses besoins et ses limites, ce qu’on attend d’une relation amoureuse et/ou physique, avoir du temps pour d’autres activités, etc.

Enfin, une dernière chose intéressante à la lecture de ces témoignages c’est la distinction entre sexualité solitaire et sexualité partagée : ce n’est pas parce qu’on n’a pas d’activité sexuelle partagée qu’on ne se masturbe pas !

Julie Hemmerlin

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